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Si j’avais vu l’histoire de la vie de Giorgio Perlasca dans un film d’Hollywood, j’aurais pensé que seuls les Américains étaient capables d’inventer un destin pareil. Et pourtant, son histoire est bien vraie, reconnue par tous les pays concernés, l’Espagne, la Hongrie et l’Italie, et honorée en plus aux Etats-Unis et en Israël. C’est l’histoire ordinaire, d’un homme ordinaire, qui, le temps de quelques mois, eut un comportement extraordinaire, avant de retourner à sa vie ordinaire, d’homme ordinaire, sans jamais mentionner ce qu’il avait fait d’extraordinaire.

Giorgio Perlasca naquit le 31 janvier 1910 à Côme, mais passa son enfance à Maserà, dans la province de Padoue, où ses parents avaient déménagé. Dans les années 1920, il adhéra avec enthousiasme au fascisme et, en 1930, il s’enrôla dans la Milice volontaire pour la sécurité nationale (Camicie nere). En 1936, il partit combattre en Ethiopie comme volontaire de la Milice et, en 1937, il s’engagea dans le Corpo Truppe Volontarie faire la Guerre d’Espagne aux côtés des nationalistes du Général Franco. Il y resta jusqu’en mai 1939 comme artilleur.

A son retour en Italie, il fut mobilisé pour être instructeur dans un régiment d’artilleurs de Padoue, puis fut définitivement déchargé de la Milice à fin 1939. A cette époque, il commença à se distancer du fascisme, sans pour autant devenir antifasciste, principalement à cause de l’Alliance entre Mussolini et Hitler et à cause des lois raciales de 1938.

A partir de 1940, il fut envoyé, avec le statut diplomatique, en Croatie, Serbie, Roumanie et, à partir de 1942 en Hongrie, pour acheter de la viande de boeuf destinée à l’armée italienne. C’est à Budapest qu’il se trouvait lors de l’armistice de Cassibile, le 8 septembre 1943, et il décida de rester fidèle au royaume d’Italie et de ne pas adhérer à la République sociale italienne de Mussolini. Il fut dès lors considéré comme un ennemi par les Allemands et leurs alliés et il fut arrêté et incarcéré dans un lieu de détention réservé aux diplomates. Il réussit à s’en évader et trouva refuge à l’ambassade d’Espagne. Grâce à ses états de service lors de la guerre d’Espagne, il y reçut un passeport espagnol au nom de Jorge Perlasca.

Avec la montée de l’antisémitisme en Hongrie, favorisé par le gouvernement, et l’occupation de la Hongrie par les Allemands en mars 1944, le sort des juifs en Hongrie était signé. Entre mai et juillet 1944, 440 000 juifs furent envoyés dans les camps où 90% d’entre eux finirent immédiatement dans les chambres à gaz. Le régent de Hongrie, l’amiral Miklós Horthy, réussit à arrêter les déportations de masse mi-juillet 1944, mais les massacres de juifs continuèrent sur le sol hongrois.

Devant l’ampleur du génocide, les diplomates des pays neutres à Budapest, ainsi que le délégué du Comité international de la Croix-Rouge, mirent en place un réseau de maisons, appartements, bâtiments et hôpitaux protégés par l’extraterritorialité diplomatique, afin d’y installer des familles juives. L’ambassadeur d’Espagne, Angel San Briz, exhuma un vieux décret espagnol de 1925 qui permettait de fournir des documents espagnols aux juifs séfarades, et avec l’aide de Perlasca, organisa l’hébergement et le ravitaillement de centaines de juifs dans des locaux diplomatiques espagnols dispersés à travers la ville, les protégeant ainsi de la fureur antisémite tant hongroise que nazie.

En octobre 1944, la situation en Hongrie se durcit d’un cran. Horthy fut contraint de démissionner et de laisser place au parti pro-nazi des Croix Fléchées de Ferenc Szálasi. La politique antisémite, freinée un temps par Horthy, reprit de plus belle avec l’établissement d’un ghetto et le rétablissement des déportations de masse. L’Espagne refusa de reconnaître le nouveau gouvernement et San Briz dut quitter Budapest pour s’installer à Berne, en Suisse. Ce faisant, toutes les propriétés espagnoles perdaient leur statut d’extraterritorialité et les juifs qui y étaient réfugiés redevenaient des candidats à l’extermination.

C’est à ce moment-là que Perlasca eut son coup de génie. Doté d’un culot incroyable, il prétendit que San Briz était parti à Berne pour une mission diplomatique très importante et qu’il l’avait nommé responsable de l’ambassade pendant son absence. Il présenta des lettres de créances, qu’il avait lui-même rédigées et tamponnées, au ministère des Affaires étrangères qui les accepta sans réserve. Et c’est ainsi que Giorgio Perlasca, commerçant italien, devint le plus haut diplomate espagnol à Budapest.

Il continua l’oeuvre de San Briz, se donnant totalement à la tâche de sauver le plus de juifs possible. Chaque jour, il se rendait auprès des autorités hongroises pour consulter les listes des juifs en attente de déportation, afin d’en faire rayer plusieurs dizaines qui se trouvaient soi-disant sous la protection de l’Espagne, ou il allait directement à la gare pour donner des sauf-conduits espagnols à d’autres et empêcher leur départ. Une fois même, il alla jusqu’à arracher des mains d’Adolf Eichmann deux jeunes enfants sur le point de monter dans le train pour les camps de la mort.

Lorsque les Croix Fléchées parlèrent de faire sauter le ghetto avec ses 60 000 habitants, il usa de tous les moyens de pression à sa disposition pour les en empêcher. Il prétendit que si les autorités hongroises touchaient au ghetto, le gouvernement espagnol exercerait des représailles administratives et économiques sur les ressortissants hongrois en Espagne. Il assura qu’il y en avait environ 3 000, alors qu’en réalité, ils n’atteignaient même pas la centaine. Les Croix Fléchées durent abandonner leur projet.

Il admit plus tard qu’avoir été un faux diplomate l’avait beaucoup aidé, car les vrais diplomates n’ont pas les mains libres comme lui les avait eues.

En tout, grâce au travail de San Briz et de Perlasca, 5 218 juifs furent sauvés de l’holocauste grâce à des sauf-conduits espagnols.

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Perlasca resta à Budapest jusqu’à l’arrivée de l’Armée rouge. Il fut arrêté, puis relâché quelques jours plus tard. Après un long voyage à travers les Balkans et la Turquie, il rentra finalement en Italie en août 1945. Lorsqu’il voulut raconter  ce qui s’était passé à Budapest, personne ne le crut. Il reprit alors sa vie de commerçant, essayant par tous moyens de joindre les deux bouts.

Il fallut attendre les années 1980 pour que son histoire éclate au grand jour. Des jeunes juives qu’il avait sauvées pendant la guerre le recherchèrent en Espagne, sans succès, et finalement placèrent une annonce dans le journal de la communauté juive de Budapest. Sa trace fut retrouvée et, du jour au lendemain, le monde – sa famille comprise – apprit l’histoire de ce faux diplomate espagnol.

C’est seulement à ce moment-là qu’il put raconter son histoire, mais il demeura l’homme modeste qu’il avait toujours été. Il reçut les plus hautes distinctions pour son action qu’il justifiait avec cette question admirable: « Vous, qu’auriez-vous fait à ma place? » Sa vie a été écrite par l’écrivain italien Enrico Deaglio dans un livre dont le titre est révélateur, La banalité du bien, en symétrie à l’ouvrage écrit par Hannah Arendt, La banalité du mal, justement sur le cas d’Eichmann.

Perlasca est mort en 1992 et est enterré à Maserà. Sur sa tombe, à côté des dates, il n’y a qu’une seule phrase, « Juste parmi les nations », écrite en hébreu.

Nota bene: Les diplomates des pays neutres à Budapest sauvèrent environ 60 000 juifs de l’holocauste. Voici les noms des principaux participants:

Raoul Wallenberg (Suède), Angel San Briz (Espagne), Angelo Rotta (Saint Siège), Carl Lutz (Suisse), Carlos de Liz-Teixeira Branquinho (Portugal), Friedrich Born (CICR), Per Anger (Suède), Peter Zürcher (Suisse), Harald Feller (Suisse)

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