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Le massacre des Fosses ardéatines fut l’un des pires perpétrés par les Allemands en Italie entre 1943 et 1945. Il fut ordonné en représailles à l’attentat le plus meurtrier commis contre les forces allemandes en Europe: l’attentat de la via Rasella, où trente-trois policiers allemands furent tués par la résistance italienne.

Après l’armistice de Cassibile, signée en septembre 1943 entre l’Italie et les forces alliées, Rome fut occupée par les Allemands. Officiellement, elle aurait dû avoir le statut de « ville ouverte », sous la responsabilité de l’armée italienne, mais les Allemands dénoncèrent cet accord, sitôt entrés dans la ville, et prirent le contrôle total de tous les points stratégiques. En conséquence, une résistance, tant armée que non armée, vit le jour pour combattre l’occupation allemande.

Composée de multiples groupes de partisans aux courants idéologiques différents (monarchique, socialiste, communiste, chrétien), elle mit du temps à s’organiser et à coordonner ses actions. De septembre 1943 à avril 1944, chaque groupe agissait principalement pour son propre compte, sans concertation avec les autres, et la guérilla urbaine se résumait en des actes de sabotage isolés.

Parallèlement, la campagne de répression menée par le commandement allemand, principalement par le commandant SS Herbert Kappler, chef de la Gestapo, mit en déroute durant l’hiver 1943-1944 la plupart des cellules de résistance, au point que seuls les Gruppi di Azione Patriottica (GAP) réussissaient encore à mener une bonne résistance opérationnelle au printemps 1944.

Face à cette « inefficacité » romaine, surtout comparée à la vaillante résistance des Napolitains qui avaient réussi à libérer Naples de l’occupation allemande avant même l’arrivée des Alliés, le chef du gouvernement italien, le général Pietro Badoglio, incita les Italiens « à causer des dommages par tous les moyens à l’ennemi. » De même, le parti communiste de Milan réprimanda son homologue de Rome pour sa faible activité partisane, l’exhortant à augmenter l’activité des GAP.

C’est dans ce contexte tendu et désespéré que les cadres des GAP organisèrent une action de résistance militaire à forte valeur symbolique puisqu’il a été décidé de la mener le 23 mars, date anniversaire de la fondation des Fasci italiani di combattimento, le mouvement politique crée par Benito Mussolini en 1919, qui donnera naissance au parti fasciste deux ans plus tard.

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La cible était la 11e compagnie du IIIe bataillon du régiment de police Bolzen, composé de 156 allemands venant de Bolzano, dans le Tyrol du Sud. C’était un bataillon non-combattant, chargé seulement de la surveillance de divers structures défensives, d’édifices publics et du Vatican et la onzième compagnie était, au moment des faits, en réserve. Chaque matin, elle partait à pied effectuer des tirs d’exercice au nord du Tibre et rentrait dans ses quartiers en début d’après-midi, toujours selon le même parcours, dont l’étroite via Rasella dans le quartier du Quirinal. Il est important de noter qu’en marchant, les policiers chantaient en allemand, ce que beaucoup d’habitants prenaient pour une provocation.

Cette routine n’avait pas échappé aux résistants. Le 23 mars, lorsque les Allemands atteignirent le milieu de la via Rasella, les GAP firent exploser une bombe au TNT déposée sur un chariot d’éboueur. Selon un survivant de la compagnie, l’effet de l’explosion initiale fut augmenté par les explosions ultérieures de quelques unes des grenades que les policiers portaient à leur ceinture. Les résistants lancèrent ensuite quatre grenades au milieu des Allemands qui ripostèrent par des tirs dans la rue et en direction des fenêtres des étages supérieurs des immeubles.

Le bilan fut lourd: vingt-six policiers furent tués sur le coup et sept moururent dans les heures qui suivirent. Deux civils italiens, dont un enfant de douze ans, furent tués par l’explosion de la bombe et quatre autres furent tués par les tirs des Allemands. En tout, il y eut cent-dix blessés. Quant à la quinzaine de résistants ayant participé à l’attentat, aucun ne fut blessé et ils réussirent tous à s’échapper.

Le nombre élevé de civils se trouvant dans la rue au moment de l’explosion s’explique par l’heure tardive à laquelle est rentrée la compagnie. En effet, elle arriva avec une heure et demie de retard et tourna au coin de la via Rasella à 15h30, au moment de l’ouverture des magasins. Selon les témoignages des policiers rescapés, recueillis des années plus tard, certains ont déclaré se souvenir que, ce jour-là, leurs supérieurs avaient pris des précautions inhabituelles: il leur avait été interdit de chanter et ils avaient reçu l’ordre d’armer leurs fusils, ce qui n’était encore jamais arrivé. Certains ont ainsi soupçonné avoir été sciemment envoyés au massacre par leur propre commandement, mais aucun autre élément que ces témoignages ne confirme ces soupçons.

Arrivé sur les lieux immédiatement après l’attentat, le général Kurt Mälzer, commandant militaire de Rome, menaça de faire raser tout le quartier et d’en liquider les habitants, mais il fut heureusement calmé par Kappler qui prit les choses en main. Environ trois cents habitants furent raflés pour être interrogés.

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Hitler ordonna des représailles dans les vingt-quatre heures. Il fut décidé que dix Italiens seraient exécutés pour chaque Allemand tué. Commença alors une chasse macabre aux candidats à la mort, qui dura toute la nuit et le matin du 24 mars et dont l’objectif augmentait au fur et à mesure que les policiers blessés lors de l’attentat décédaient. Kappler avait 290 détenus au centre de la Gestapo la via Tasso, mais pas tous n’étaient passibles de la peine de mort et les femmes furent exclues des représailles. Seuls 3 communistes avaient déjà été condamnés à mort. 16 autres avaient commis des crimes politiques passibles de la peine de mort et furent ajoutés à la liste. Kappler inclut également 57 juifs déjà arrêtés, en attente de déportation en Allemagne, plus 8 juifs antifascistes détenus pour interrogation. Il sélectionna 10 des trois cents habitants de la via Rasella arrêtés après l’attentat et les ajouta à la liste. Il exigea du chef de la police romaine, Pietro Caruso, une liste de 50 détenus de droit commun à lui fournir avant 14h00 le 24 mars. Encore loin du compte, il ajouta un prêtre catholique détenu pour activités antifascistes et 38 militaires, dont le colonel Giuseppe Cordero Lanza di Montezemolo, commandant du Fronte Militare Clandestino. Puis, il reprit la liste des prisonniers politiques et ajouta ceux dont le crime n’était que « insultes aux troupes allemandes », « possession d’armes à feu ou explosifs » et « soupçons d’appartenir à une cellule clandestine ». Finalement, à midi, il atteignit le chiffre de 320, correspondant aux trente-deux policiers morts à ce moment-là. Malheureusement, à 13h00, un trente-troisième policier décéda de ses blessures et Kappler ajouta 10 des juifs raflés le matin même en prévision justement de décès supplémentaires.

Pendant ce temps, Mälzer était confronté à un autre problème. Selon les usages allemands, les représailles devaient être exécutées par les compagnons des soldats tombés, mais les policiers du régiment Bolzen refusèrent de participer au massacre, avançant que leur religion catholique leur interdisait de tuer des civils innocents. Ils furent soutenus par leur commandant, le major Hans Dobek. Mälzer s’adressa alors au commandant de la 14e armée, le colonel Rolf Rüdiger Hauser, qui refusa et répondit: « c’est la police qui a été frappée, c’est à la police d’exécuter les représailles. » Finalement, Mälzer ordonna à Kappler de fournir ses propres hommes pour les exécutions.

Le lieu choisi par Kappler était une ancienne carrière de lave, isolée, au sud du centre de Rome, présentant un dédale de galeries souterraines dont les entrées pouvaient être facilement bouchées grâce à des explosifs. Les prisonniers furent amenés des différents lieux de détention à 15h30 et les exécutions commencèrent immédiatement. Kappler et ses officiers, Erich Priebke, Karl Hass et Carl Schütz, y participèrent afin de montrer l’exemple à la troupe, dont les principales tâches jusque là avaient surtout été bureaucratiques. A 16h00, les 50 otages promis par Caruso n’étant toujours pas arrivés, deux hommes de Kappler se rendirent à la prison Regina Coeli et prirent au hasard trente prisonniers (dont dix qui auraient dû être libérés le lendemain). Plus tard, vingt autres prisonniers de la prison furent envoyés aux Fosses pour compléter l’objectif décidé de 330. Alors que la liste avait été minutieusement contrôlée, Priebke se rendit compte qu’il y avait 5 hommes de trop. Kappler ordonna de les exécuter aussi, car « ils avaient tout vu ». A 20h00, tout était fini et les entrées de la mine furent dynamitées.

Toute l’opération s’était déroulée dans le plus grand secret et les Romains ne l’apprirent que le 25 mars par un communiqué dans les journaux qui mentionnait que suite à l’attentat du 23 mars commis par des éléments criminels, il avait été ordonné de « fusiller dix criminels communistes badogliens pour chaque Allemand tué. L’ordre a déjà été exécuté. » Les familles ne furent informées qu’un mois plus tard du décès de leur proche avec ordre de venir chercher leurs effets à la via Tasso. Il fallut attendre juillet 1944, après la libération de Rome par les Alliés, pour que le lieu de l’exécution soit découvert et les cadavres exhumés.

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La condamnation du massacre des Fosses ardéatines fut unanime après la guerre. Dans l’article 50 de la Convention de la Haye de 1907, il est clairement stipulé que: « Aucune peine collective, pécuniaire ou autre, ne pourra être édictée contre les populations à raison de faits individuels dont elles ne pourraient être considérées comme solidairement responsables. » Et si les représailles peuvent être acceptées dans le droit coutumier de la guerre, elles doivent être soumises à des critères très stricts afin d’empêcher les abus: respect de la proportionnalité entre le dommage causé et les représailles imposées, sélection ciblée des otages et protection des populations civiles. Rien de tout cela n’a été respecté. Sans parler de la disproportion honteuse entre le nombre des victimes de l’attentat et celui des exécutés, ces derniers ont été choisis dans l’urgence, pour satisfaire le délai de vingt-quatre heures exigé par Hitler, et aucun n’avait participé à la préparation ou à l’exécution de l’attentat. Les Allemands n’ont enquêté ni sur les modalités, ni sur l’identité des auteurs et n’ont fait aucun appel à se rendre. Par ailleurs, les otages appartenaient autant à la résistance (armée ou non) qu’à la population civile. En conséquence, le massacre des Fosses ardéatines fut considéré comme un crime de guerre et ses auteurs furent jugés après la guerre.

Par contre, l’attentat de la via Rasella ne fit, et ne fait toujours pas l’unanimité. En effet, beaucoup se sont interrogés sur la légitimité de l’attentat, certains y voyant un simple acte terroriste. La Cour suprême de cassation italienne a statué plusieurs fois à ce sujet et sa réponse est claire: l’attentat fut un acte de guerre légitime contre une force armée occupante. D’autres parlent de la lâcheté des résistants de ne pas s’être rendus pour sauver 335 personnes, en oubliant premièrement que les Allemands n’ont ni exigé une reddition, ni annoncé des représailles, et ensuite que les lâches sont d’abord et avant tout les Allemands qui ont assassiné sciemment 332 innocents (en considérant que trois des otages avaient déjà été condamnés à mort). Même si ces deux événements sont liés dans le temps, il m’est impossible de les mettre en parallèle. L’attentat fut un acte de guerre contre un occupant étranger, qui a provoqué la mort de 33 policiers et 2 civils innocents. Le massacre fut la réponse de l’occupant étranger à cet acte de guerre, une boucherie où 335 personnes qui n’avaient rien à voir avec l’attentat furent exécutées.

S’il y une chose que je regrette dans la mémoire historique de ces terribles événements, c’est l’oubli dans lequel sont tombés les 33 policiers du régiment Bolzen. Tous les membres des GAP ayant participé à l’attentat ont reçu une médaille (d’or ou d’argent) à la valeur militaire de la part de l’Etat italien. Toutes les victimes du massacre ont leur nom inscrit dans le Mausolée des Fosses ardéatines. Par contre, il n’y a pas un monument, pas une plaque, pas une fleur pour les policiers. Ils sont tombés à la guerre et ils auraient mérité que l’on s’en souvienne.

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