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Le 4 novembre 1966, une combinaison de pluies diluviennes, d’une pression atmosphérique particulièrement basse, d’un Sirocco de 60 km/h avec des rafales de 100 km/h et d’une tempête sur l’Adriatique – qui brisa plusieurs des digues qui protégeaient Venise – provoqua une acqua alta exceptionnelle de 192 cm, la plus haute jamais enregistrée de l’histoire contemporaine de la ville.

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Le palais des Doges fut inondé par 150 cm d’eau et plus de la moitié des palais, les trois quarts des entreprises, magasins et ateliers, ainsi que des milliers de tonnes de marchandises subirent d’importants dégâts ou furent complètement détruits. Certains villages situés sur le Lido furent totalement submergés.

Les conséquences furent dramatiques: les pompiers ne purent organiser les secours, leurs bateaux ne passant plus sous les ponts, la ville se retrouva sans électricité ni téléphone pendant plusieurs jours, et des milliers de familles perdirent leur logement. Les dommages ne concernaient pas seulement les bâtiments et les commerces, mais également tout le patrimoine artistique et culturel de Venise, et cette inondation fit prendre conscience au monde entier qu’il était temps de préserver cet héritage unique si longtemps négligé.

En effet, depuis presque deux siècles, les autorités de la ville n’avaient rien fait pour préserver l’équilibre précaire de la lagune. Pire, elles l’avaient déstabilisé avec des aménagements et des infrastructures construits au nom du développement économique.

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Pendant les mille ans que dura la république de Venise, les Doges avaient compris que la mer et la lagune représentaient la survie de la ville et de ses habitants, au point que vers l’an mil, ils avaient instauré une cérémonie annuelle célébrée le jour de l’Ascension: le Mariage avec la mer, durant laquelle le Doge épousait l’Adriatique en y lançant un anneau d’or. Afin de conserver l’équilibre entre les îles et l’eau, ils avaient fait détourner le cours des fleuves trop riches en alluvions qui menaçaient de combler la lagune et avaient érigé des digues le long du Lido pour protéger les îles de l’érosion par la mer.

Au XIXe siècle, l’équilibre fut maintenu, simplement par la force des choses. Mais à partir du XXe siècle, le développement économique bouleversa totalement l’écosystème, sans qu’aucune action ne soit prise pour le protéger. Alors que pendant des siècles, seuls des bateaux de faible tirant d’eau avaient pu entrer dans la lagune, dès la première moitié du XXe, on élargit les passes du Lido et de Malamocco et on creusa des chenaux de plus en plus profonds pour permettre l’accès des cargos, des paquebots et des pétroliers au port de Venise et au complexe de Marghera, rendant ainsi la lagune vulnérable aux courants maritimes.

A cela s’ajoute que les digues construites par les Doges ne furent plus entretenues, les motorisation des bateaux provoqua le ravinement des berges et l’érosion des édifices et la pollution augmenta avec le développement du tourisme et les rejets industriels.

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Le 4 novembre 1966 sonna comme un tocsin pour Venise et sa lagune.

Immédiatement, plusieurs organisations nationales et internationales se mobilisèrent pour restaurer les oeuvres d’art et les bâtiments endommagés. Puis, après une longue procédure législative, le parlement italien édicta en 1973 une loi spéciale qui décrétait que la protection de Venise était d’importance nationale, afin d’assurer à la ville et la lagune un système de défense efficace contre la mer.

Pendant 30 ans, le parcours fut long et compliqué, entre les divers projets soumis et considérés, les nouvelles lois et la création de comités d’experts. En 2002, finalement, un projet reçut l’approbation de toutes les parties concernées et les travaux purent commencer en 2003.

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Le projet, MOdulo Sperimentale Elettromeccanico, MOSE, consiste en un système de vannes à clapet à poussée de flottaison, oscillantes et escamotables, ne modifiant pas l’échange hydrique mer-lagune afin de ne pas compromettre la morphologie, ni la qualité des eaux, ne gênant pas la navigation et donc les activités portuaires et de pêche, et ne modifiant pas le paysage. Au total, 78 vannes sont prévues, formant trois barrages placés dans les passes du Lido, du Malamocco et de Chioggia. Actuellement, 80% des ces vannes ont été posées et le projet devrait être finalisé en 2018.

Le village de Chioggia, situé au sud du Lido, a également reçu son mini-MOSE, un barrage composé de deux vannes qui ferment le canal Vena en cas de haute marée. L’installation a été utilisée avec succès en octobre 2012.

Le centre de contrôle se situe dans l’Arsenal de Venise, dont de nombreux bâtiments ont été restaurés. Ce symbole de la puissance de la Sérénissime, laissé à l’abandon depuis le passage de Napoléon et l’occupation autrichienne, retrouve ainsi une deuxième gloire dans sa participation à la défense de Venise.

Par ailleurs, il y eut des travaux importants pour renforcer 45 km de plages, surélever 100 km de rives habitées et 11 km de quais, et aménager 8 km de dunes côtières et 12 îlots lagunaires. Le complexe Marghera est actuellement en phase de transformation tant au niveau industriel qu’urbain. La zone industrielle se tourne vers le futur avec une optique de développement plus respectueux de l’environnement, tout en sauvegardant l’emploi, et le quartier urbain évolue dans son état de quartier-dortoir de Venise et Mestre avec l’objectif de devenir une cité-jardin.

Comme souvent en Italie, il n’y a pas de projets sans fraude fiscale ou corruption. Deux enquêtes ont eu lieu en 2013 et 2014, provoquant l’arrestation d’une cinquantaine de personnes. En décembre 2014, l’Autorità Nazionale Anticorruzione ANAC a nommé trois administrateurs extraordinaires dans le consortium Nuova Venezia, en charge de l’exécution du projet, afin d’assurer la poursuite des travaux jusqu’à leur finalisation.

MOSE est un projet tellement innovant que Michael Bloomberg, maire de New York, a demandé, en octobre 2013, d’étudier la possibilité de l’adapter à la défense de la baie de l’Hudson.

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