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La personnalité de Leo Longanesi est difficile à cerner et les adjectifs contradictoires, comme fasciste et anti-fasciste ou conservateur et anticonformiste, ne manquent pas pour définir cet homme hors du commun. Par ailleurs, Longanesi est connu en tant que journaliste, fondateur et directeur de journaux, écrivain, peintre, scénariste, costumier et scénographe.

Il naquit en 1905 à Bagnacavallo près de Ravenna, de parents issus de familles de propriétaires terriens. Pendant les premières années de sa vie, il vécut dans la maison de la famille de sa mère qui exerça une forte influence sur le jeune garçon. Le grand-père, Leopoldo Marangoni, se déclarait socialiste, était l’ami d’Andrea Costa, le fondateur du Partito Socialista Rivoluzionario Italiano, et était partisan de la « troisième voie » entre le capitalisme et le marxisme (de laquelle le fascisme se déclarera l’héritier), mais par-dessus tout était anarchiste. Le grand-oncle, Rinaldo, était un ancien garibaldien, imprégné de vertus et de principes bourgeois. Entre les deux, Angela, la mère, était une femme travailleuse, méfiante et sceptique, dont la principale obsession était de ne pas descendre une seule marche de l’échelle sociale. Pour s’en préserver, elle emmena sa famille vivre à Bologne, afin que le jeune Leo puisse y faire ses études. Il apprit le français et fréquenta les meilleures écoles de la ville.

Entre 1918 et 1920, préparé par l’éducation reçue de son grand-père et de son grand-oncle, ainsi que par le nationalisme de son père, il fut attiré par le mouvement fasciste. Il avait été le témoin des luttes qui avaient déchiré la Romagne dans les années 1910, entre les socialistes, les neutralistes, les républicains, les libéraux, les conservateurs, les fascistes et les bolchéviques, et il avait assisté à la prolétarisation des classes moyennes et à leurs révoltes. Par ailleurs, il considérait le mouvement fasciste comme une question typiquement romagnole, ce qui provoqua chez lui une approche presque sentimentale avec l’action des chemises noires, et il se sentait lié à Benito Mussolini par une autre caractéristique typiquement romagnole: l’anarchisme. Tous ces facteurs conjugués conduisirent, comme par un débouché naturel, le jeune homme à devenir fasciste, même si en réalité, il était plutôt mussolinien.

Au lycée Galvani de Bologne, il fut rapidement remarqué pour son intelligence brillante et caustique par le professeur Balbino Giuliano, philosophe nationaliste et futur ministre de l’éducation nationale entre 1929 et 1932. A partir de 1920, à la suite de ses lectures des oeuvres de Gabriele D’Annunzio, il fréquenta les cafés littéraires de la ville où il rencontra des intellectuels et des artistes comme l’historien Gioacchino Volpe et le philosophe Giorgio del Vecchio. Malgré son jeune âge, il devint très rapidement la mascotte de cette petite élite intellectuelle. Parmi les adhérents du fascisme, il se lia avec un ami de Mussolini, Leandro Arpinati, et les futurs membres du gouvernement fasciste, Dino Grandi et Italo Balbo.

En 1920, à l’âge de 15 ans, il créa son premier feuillet, Il Marchese, qui fut publié dans le journal de son lycée. En 1921, il fonda È permesso?…, puis en 1923, Il Toro, où l’on pouvait reconnaître deux caractéristiques longanesiennes: l’esthétisme d’élite (« L’art est une forme aristocratique comme l’aristocratie est une forme d’art », écrira-t-il) et son amour du passé. Après le lycée, il s’inscrivit à l’université de droit de Bologne, mais il favorisa ses activités journalistiques. Entre 1923 et 1926, il voyagea fréquemment en Italie et en Europe. A Rome, il rencontra les écrivains Alberto Savinio et Riccardo Bacchelli, mais surtout le peintre Giorgio Morandi qui se prit d’affection pour lui et lui présenta plus tard les écrivains Giuseppe Raimondi et Vincenzo Cardarelli. A Florence, il entra en contact avec le journaliste Giovanni Papini, l’écrivain Domenico Giuliotti et le cénacle des éditions Vallecchi, mais aussi avec des personnages de la frange plus violente du fascisme florentin comme Tullio Tamburini et Umberto Banchelli. En 1924, il commença à collaborer avec L’Assalto, l’hebdomadaire fondé en 1919 par le socialiste Pietro Nenni, puis repris par Arpinati, dont il reprit la direction à partir de 1929.

Ce réseau de relations, de connaissances et d’amitiés, augmenté au fil des ans dans les salons, les boîtes de nuit ou les rédactions de journaux, fut un élément fondamental dans l’évolution de la carrière de Longanesi, lequel, malgré son caractère moqueur et querelleur, savait cultiver soigneusement cette pépinière de relations nécessaires à la réalisation des divers projets qu’il voulait entreprendre.

Une des plus importantes rencontres qu’il fit à cette époque fut avec Mino Maccari, le futur directeur du Selvaggio, un périodique basé à Colle Val d’Elsa en Toscane, à tendance fasciste, anti-bourgeois et anti-démocratique, consacré à l’art et à la littérature et porte-parole du Strapease, un mouvement littéraire et culturel caractérisé par un esprit patriotique et la défense des valeurs et des traditions nationales. Longanesi adhéra aux idées du Strapease, dont il devint l’un des théoriciens aux côtés de Curzio Malaparte, et collabora au Selvaggio avec des dessins humoristiques, des articles et des aphorismes. Mais avec l’arrivée, en 1925, du squadriste Roberto Farinacci à la tête du Parti national fasciste qui avait pour tâche de normaliser les différentes voix du fascisme, Il Selvaggio dut changer sa politique éditoriale et Longanese décida d’ouvrir son propre journal.

Il fonda L’Italiano, une revue hebdomadaire, et le premier numéro parut le 14 janvier 1926. C’était l’époque où la dictature fasciste s’établissait, promulguant les lois fascistissimes et resserrant son emprise sur la presse, mais Longanesi, ainsi que d’autres intellectuels tels qu’Ardengo Soffici, Camillo Pellizzi et Gherardo Casini, voyaient encore le fascisme comme une révolution pour le peuple italien. Dans le troisième numéro apparut le célèbre slogan de Longanesi: « Mussolini ha sempre ragione » (Mussolini a toujours raison). Le but de Longanesi était de contrer le Stracittà, un mouvement contraire au Strapaese, qui prônait l’engagement de la connaissance vers la modernité et était en faveur des influences de la civilisation industrielle, de la science et de la technique. Mais par-dessus tout, il visait à « empêcher l’embourgeoisement du fascisme, à soutenir les finalités révolutionnaires, à frapper dans leur fondement les adversaires de Mussolini et à inventer un art et une littérature fascistes ».

Approuvé par Mussolini qui l’autorisa à polémiquer « tant que c’était seulement avec les anti-fascistes », Longonesi s’attacha la collaboration des plus grands écrivains de l’époque: Alberto Moravia, Elsa Morante, Giovanni Comisso, Vitaliano Brancati, Dino Buzzati, Mario Soldati et Mario La Cava. Plusieurs intellectuels étrangers participèrent également à l’aventure comme William Faulkner, William Saroyan, Ernest Hemingway, Jean Giono, André Gide, Joseph Roth et D. H. Lawrence.

Pour gagner le coeur des masses, Longanesi utilisa la satire, relevant les aspects grotesques et tragi-comiques du quotidien italien, s’attardant sur les détails avec un oeil critique pas toujours bienveillant, sans épargner les intellectuels et les politiciens au point que même Mussolini dut le remettre à l’ordre. En 1929, l’idéologue de la revue, Pellizzi, fut transféré à Londres et remplacé par Giovanni Ansaldo. En 1930, le journal changea de format et ne fut publié plus que deux fois par mois. En 1931, la revue devint un mensuel et augmenta la présence des photographies et des dessins. En 1932, Longanesi transféra la direction de Bologne à Rome. Son objectif était de se rapprocher de Mussolini afin d’obtenir l’autorisation de créer un nouvel hebdomadaire.

Ses attentes furent enfin réalisées le 11 février 1937, avec sa nomination de directeur de l’Omnibus dont le titre semble avoir été suggéré par le Duce lui-même. Le premier numéro sortit le 3 avril 1937. Longanesi y traita beaucoup de politique, même étrangère, mais la particularité de ce journal fut son supplément, totalement innovant: grâce à l’héliogravure, un nouveau procédé d’impression développé dans les années 1930, Longanesi put publier des photographies de belle qualité à haut tirage. Le photo-journalisme était né et l’Omnibus servit de modèle pour les futurs grands magazines d’actualité comme Life et Paris Match. Longanesi décrivit sa ligne éditoriale ainsi: « C’est l’heure de l’actualité. C’est l’heure des images. Notre nouveau Plutarque est l’objectif Kodak qui tue la réalité avec un processus optique comme le fait l’épingle qui fixe le papillon sur le carton. Objets et personnes, en dehors du temps, de l’espace et des lois du hasard, deviennent une vision. Beaucoup d’images avec des textes bien composés: voici un nouveau genre de journalisme. » L’Omnibus accueillit les plumes des grands écrivains italiens et étrangers de l’époque et son tirage atteignit 100 000 exemplaires en 1938. Pourtant, il fut fermé par le ministère de la Culture populaire début 1939, suite à un article de Savinio sur l’écrivain Giacomo Leopardi. Le motif était futile, mais Longanesi avait pris trop d’indépendance et d’autonomie par rapport au régime fasciste et l’Omnibus n’avait tenu deux ans que grâce à l’estime réciproque que son directeur entretenait avec Mussolini.

L’année suivante, l’Italie entra en guerre et Mussolini rappela Longanesi auprès de lui, le nommant consultant technico-artistique du ministère de la Culture populaire. Longanesi se consacra à la propagande de guerre et inventa les fameux slogans: « Taci! Il nemico ti ascolta » (Tais-toi! l’ennemi t’écoute), « La patria si serve anche facendo la sentinella ad un bidone di benzina » (On sert aussi la patrie en montant la garde près d’un bidon d’essence), « Un pistola puntata contro l’Italia » (Un pistolet pointé contre l’Italie). Alors basé à Rome, il se tourna également vers l’édition et publia plusieurs auteurs italiens, français, anglais et russes.

Le 25 juillet 1943, Mussolini fut démis de ses fonctions par le Grand Conseil du fascisme et le 27 juillet déjà, Longanesi écrivit un éditorial dans le plus grand journal de Rome, le Messagero, célébrant le retour à la liberté. En septembre 1943, lors de l’armistice de Cassibile, il se réfugia à Naples et se dédia à la propagande anti-fasciste sur les ondes radiophoniques alliées. Il fut alors honni de tous, considéré comme un traître par les fascistes et comme un opportuniste par les anti-fascistes.

A la fin de la guerre, il s’installa à Rome où il fonda avec un hebdomadaire de variété, Sette. Même si le magazine eut du succès, Longanesi ne perçut par les retombées financières qu’il escomptait et préféra déménager en 1946 à Milan où il fonda les éditions Longanesi, encore actives de nos jours, et un nouveau mensuel d’information, Il Libraio, conçu sur le modèle de l’Omnibus. Lors des élections législatives de 1948, il fit campagne pour la Démocratie chrétienne, utilisant ses talents d’écrivain et de dessinateur pour lutter contre les communistes.

En 1950, il passa Il Libraio à Ansaldo pour fonder son dernier hebdomadaire, Il Borghese, qu’il utilisa comme plateforme pour critiquer le communisme, la grande bourgeoisie passée à gauche et le prolétariat vulgaire. Le journal devint le centre d’un journalisme conservateur avec la collaboration des amis et des relations de Longanesi, comme Ansaldo, Pellizzi et Savinio. Il écrivit aussi plusieurs ouvrages, dont Un morto fra noi, dédié à Mussolini.

Pendant la guerre, il avait également touché au cinéma en travaillant sur le scénario de plusieurs films et, en collaboration avec Steno et Ennio Flaiano, avait commencé la réalisation de son propre film, Dieci minuti di vita in cinque episodi, interrompu suite à l’occupation allemande de Rome en septembre 1943. Il fut également connu comme peintre et fut exposé à plusieurs occasions dans les années 1920-1930.

Longanesi mourut le 27 septembre 1957 à Milan d’un infarctus. Quinze jours auparavant, il avait écrit: « Il est malheureux de vivre quand tant d’éloges funèbres nous attendent ». Jusqu’à la fin, il eut l’art de l’aphorisme.

Leo Longanesi - Copyright free

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