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Volo Roma-Tokio

Une des aventures les plus mémorables de l’histoire de l’aviation se déroula en 1920, entre l’Italie et le Japon. L’idée de relier par les airs Rome et Tokyo naquit de l’amitié entre le poète italien Gabriele D’Annunzio et l’écrivain japonais Haru-Kichi Shimoi qui s’étaient rencontrés pendant la Première Guerre mondiale. Grâce au parrainage du journal japonais Asahi Shimbun et au soutien des autorités aériennes italiennes, D’Annunzio se lança dans la formidable préparation de cette expédition. Il s’agissait de planifier les étapes d’un périple de 15 000 km dans des régions parfois isolées du reste du monde, sans chemin de fer ou route, avec peu de ressources ou de matières premières. La logistique pour un tel projet était énorme, il fallait organiser les pièces de rechange, le carburant, l’huile, des avions de réserve, ainsi que tout le soutien au sol afin que les appareils et les hommes soient accueillis et protégés.

D’Annunzio, qui avait été pilote pendant la guerre, avait prévu de participer à cette aventure aux côtés de son ami, Natale Palli. Malheureusement, celui-ci mourut dans un accident d’avion en mars 1919. Par ailleurs, le poète s’engagea dès septembre 1919 dans la conquête de Fiume, alors sous contrôle des troupes britanniques et françaises. Malgré cette défection malheureuse, le gouvernement décida de poursuivre l’opération.

SVA - Author unknown

Quatre avions Caproni partirent entre le 8 janvier et le 2 février 1920, mais ils furent rapidement obligés d’abandonner pour diverses raisons techniques en Grèce, en Turquie et en Syrie. Cinq avions Ansaldo SVA, sous le commandement du capitaine Mario Ugo Gordesco, devaient partir en mars, mais pour plus de sureté, le directeur du projet décida d’ajouter deux avions pour ouvrir la route, contrôler les conditions d’atterrissage, s’occuper des problèmes de ravitaillement en essence et en huile et maintenir les relations avec les autorités locales en cas de nécessité.

En janvier 1920, un jeune Italien de 25 ans, Arturo Ferrarin, entendit parler du projet. Il avait été pilote de chasse pendant la guerre et se trouvait à Paris pour participer à des compétitions d’acrobatie aérienne. Il écrivit au directeur du projet en lui faisant savoir qu’il était prêt à se lancer dans l’aventure. La réponse fut positive, à une condition: que le départ se fasse… la semaine suivante.

Pilotes et mécaniciens - Author unknown

Ferrarin rentra immédiatement à Rome et choisit son ami de toujours, Guido Masiero, comme compagnon de route. Deux mécaniciens les accompagneraient: Gino Cappannini et Roberto Maretto. Le départ fut retardé de quelques semaines suite à un incident technique sur l’avion de Ferrarin qui le mit temporairement hors service. Ferrarin se vit alors attribuer un vieil Ansaldo SVA (en mauvaise condition et de capacité moindre par rapport à celui de Masiero) qu’il fallut retaper et adapter pour l’expédition.

Volo Roma-Tokio - Author: Oeil de Cat

Le 14 février 1920, enfin, l’aventure commença. A 11 heures, les deux avions décollèrent en présence de l’ambassadeur du Japon. La première étape se fit dans les Pouilles, à Gioia del Colle, où l’on changea le carburateur de l’avion de Ferrarin et controla les moteurs. Les aviateurs s’envolèrent le 15 à Vlora en Albanie, le 16 à Thessalonique où ils retrouvèrent la carcasse calcinée d’un des Caproni partis en janvier. Le même jour, ils partirent pour Smyrne où ils furent reçus sur le navire de guerre Nino Bixio et retrouvèrent l’équipage d’un autre Caproni qui s’était écrasé à Konya fin janvier.

Le 17 février, peu après le décollage, ils furent forcés de se poser près d’Aydin à cause d’une avarie dans l’avion de Masiero. La Turquie était alors en partie occupée par l’armée grecque dans le conflit qui opposait les deux pays. Les Italiens furent secourus par un aviateur grec qui les emmena dans son quartier général afin que les avions puissent être réparés et controlés. Ils y restèrent jusqu’au 19 et s’envolèrent pour Antalya. Comme le moteur de Masiero demandait encore quelques réparations et qu’il n’y avait pas d’abri pour protéger les appareils, les deux aviateurs décidèrent de se séparer et Ferrarin vola seul le 21 vers Alep. La neige l’attendait et le hangar était trop petit pour abriter son avion et il décida de partir immédiatement sur Baghdad où il arriva le lendemain.

Roma-Tokyo - Author unknown

Toutes les étapes de Baghdad à Calcutta se firent sur des aérodromes britanniques et ils survolèrent l’Empire britannique en relative sécurité, sauf aux environs de Karachi où des bandes rebelles les forcèrent à voler en haute altitude ou au-dessus de la mer pour éviter les coups de feu. A Baghdad, Ferrarin fut accueilli chaleureusement par les Anglais qui attendaient vainement depuis plusieurs jours l’arrivée des Caproni. L’étape fut de courte durée, le 23 février déjà, Ferrarin s’envolait pour Bassora où il avait l’intention d’attendre Masiero, mais après trois jours de vaine attende et afin d’éviter les pluies, il partit le 26 en direction de Bandar Abbas. En chemin, les mauvaises conditions météorologiques le forcèrent à atterrir à Bushehr, alors sur le pied de guerre contre les rebelles persans. Par chance, il n’y eut pas d’incident pendant son séjour et il en profita pour réparer son hélice. Toujours sans nouvelles de Masiero, il partit le 1er mars pour Bandar Abbas où il resta quelques jours pour retaper son avion dont le radiateur avait souffert des chaleurs torrides et arriva à Karachi le 4 mars.

A Karachi, il eut l’heureuse surprise de retrouver Masiero, arrivé quelques heures plus tôt, qui avait fait en une seule étape les 1 100 km entre Bandar Abbas et Karachi. Les deux pilotes planifièrent la suite de leur itinéraire et s’envolèrent pour Delhi. Ils y arrivèrent de nuit et Ferrarin atterrit trop brutalement, cassant son train d’atterrissage. La réparation nécessita quelques jours. Masiero décida alors de partir avant lui, mais il rata son décollage et détruisit son avion. Il dut se rendre à Calcutta en train où l’attendait un avion de rechange. Après une étape à Allahabad pour faire le plein, Ferrarin le rejoignit le 10 mars. Un télégramme les attendait envoyé par la Regia Aeronautica leur demandant d’attendre l’escadrille « officielle » du capitaine Gordesco qui partait d’Italie le 11 mars.

Personne ne se doutait qu’aucun des cinq SVA ne réussirait à les rejoindre et que Gordesco trouverait la mort avec son co-équipier dans un accident à Bushehr. Après 20 jours d’attente sans nouvelles et sans que rien ne se passe, les deux équipages décidèrent d’affronter seuls le périlleux périple à travers la Birmanie, l’Indochine, la Chine, la Mandchourie et la Corée jusqu’au Japon.

Le trajet ne fut pas dépourvu d’incidents, comme lorsque, sous l’effet de la chaleur, le moteur de Ferrarin explosa à son arrivée à Rangoon. Il leur fallut attendre douze jours avant de trouver un moteur de rechange et de pouvoir repartir sur Bangkok. Les étapes suivantes jusqu’à Canton se firent au-dessus de la forêt tropicale sans aucun point de repère et les  aviateurs atterrirent par erreur à Macao, à la place de Canton. Lors de leur départ de Canton, sous une pluie battante, Ferrarin réussit à faire décoller son avion juste avant les premières maisons qui délimitaient la piste. Masiero, par contre, heurta un arbre et déchira son aile. Ce grave incident l’obligea à rejoindre par bateau Shanghai où se trouvait un SVA de rechange, alors que Ferrarin continuait sur Fuzhou, puis Shanghai, où il arriva le 2 mai.

A Shanghai l’attendait une semaine de festivités et de cérémonies officielles en présence du consul d’Italie. A partir de ce moment, chaque étape fut couronnée par des fêtes. A Tsingtao, la plus grande colonie japonaise en Chine, les festivités durèrent neuf jours et on annonça à Ferrarin qu’il recevrait l’épée de samouraï, la plus haute marque honorifique du Japon, à son arrivée à Tokyo. Le 18 mai, il atterrit à Pékin et reçut la médaille de l’Ordre du Tigre, la plus grande décoration honorifique militaire chinoise.

Arturo Ferrarin - Author unknown

Le voyage continua avec une étape en Mandchourie, puis ce fut la Corée. A Séoul, les deux aviateurs se retrouvèrent et continuèrent le voyage ensemble jusqu’à Tokyo en passant par Osaka. Ils arrivèrent à Tokyo le 31 mai où une foule de deux cent mille personnes les attendaient. Le gouvernement décréta quarante jours de festivités publiques et les deux aviateurs avec les deux mécaniciens furent reçus au Palais impérial par l’impératrice qui leur offrit l’épée de samouraï. Ferrarin offrit en retour son avion au Japon où il fut conservé jusqu’en 1945, date à laquelle il fut détruit dans les bombardements de Tokyo par les Américains.

Il mio volo - Author unknown

Le périple avait duré 106 jours, sur 18 000 km divisé en trente étapes avec trente-quatre atterrissages et décollages, couvrant 106 heures de vol avec une moyenne d’environ 160 km/h. En 1921, Ferrarin publia un livre Il mio volo Roma-Tokio, qui provoqua des polémiques sur le gaspillage des finances publiques. Les exploits de cette envergure furent mis au point mort pendant quelques années, jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Benito Mussolini qui relança le développement de l’aviation. Le parcours fut répété dans les années qui suivirent et, en 1925, un autre pilote d’exception, Francesco de Pinedo, effectua un périple de 55 000 km entre Naples, Melbourne, Tokyo et Rome.

En 1928, Ferrarin accomplit un autre exploit en remportant le record du monde de durée de vol (58 heures) et le record de la distance non-stop entre Rome et le Brésil, couvrant 7 188 km en 49 heures. Il mourut jeune en 1941 lors de l’essai d’un avion expérimental près de Rome. Son ami Masiero mourut à 47 ans, une année plus tard, lors d’un vol au-dessus de Milan. Le mécanicien Cappannini décéda dans un vol au-dessus de Tobrouk aux côtés du général Italo Balbo avec lequel il avait participé à la traversée transatlantique de 1930 et à celle au-dessus de l’Atlantique du Nord en 1933. L’autre mécanicien, Maretto, mourut également pendant ces années de guerre, en 1942, de maladie.

Dans les années 1970, la compagnie aérienne Alitalia nomma son deuxième Boeing 747 « Arturo Ferrarin », le mettant sur le même niveau qu’un autre explorateur extraordinaire, Neil Armstrong, dont le nom fut donné au premier Boeing 747. En 2001, l’aéroclub de Rome répliqua l’aventure de 1920 avec deux petits avions à hélices.

Volo Roma-Tokio - Author unknown

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