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Le Monument à Victor-Emmanuel II est certainement le monument le plus symbolique de la nation italienne. Pourtant, dès sa construction et pendant près d’un siècle, Il Vittoriano (comme il est surnommé) fut également le monument le plus décrié de Rome. Sa construction nécessita la démolition d’un quartier médiéval, sa taille colossale écrase tous les bâtiments d’alentours au point qu’il en éclipse même le Colisée, son style pompeux et massif irrite les critiques d’art et son utilisation lors de nombreuses cérémonies fascistes l’associe dans l’inconscient collectif à la période mussolinienne. Il n’est cependant pas possible d’analyser ce monument sans le remettre dans le contexte historique du Risorgimento et de la recherche d’identité du nouvel état italien.

Giuseppe Mazzini écrivait en 1845 dans la Revue indépendante:

« Nous sommes un peuple de 21 à 22 millions d’habitants désignés depuis un temps immémorial sous un même nom, celui de peuple italien, contenu entre les limites naturelles les plus précises que Dieu ait jamais tracées, la mer et les montagnes les plus hautes d’Europe, parlant la même langue, ayant les mêmes croyances, les mêmes mœurs, les mêmes habitudes, fiers du plus glorieux passé politique, scientifique, artistique, qui soit connu dans l’histoire européenne, ayant deux fois donné à l’humanité un lien, un mot d’ordre d’unité, une fois par la Rome des Empereurs, une autre, quand les papes n’avaient pas encore trahi leur mission, par la Rome papale; doués de facultés actives, promptes, brillantes (…), riches de toutes les sources du bien-être matériel qui, exploitées paternellement et librement, pourraient faire de nous une nation heureuse et ouvrir aux nations, nos soeurs, le plus beau marché du monde.
Pourtant nous n’avons pas de drapeau, pas de nom politique, pas de rang parmi les nations européennes. Nous n’avons pas de capitale, pas de Constitution, pas de marché commun. Nous sommes démembrés en huit Etats indépendants, sans alliance, sans unité de but, sans liaison organisée entre eux. »

Après la création du Royaume d’Italie en 1861, puis la dissolution des Etats pontificaux en 1870 et le transfert de la capitale de Florence à Rome, l’unité d’Italie est achevée. Mais malgré ce qu’affirmait Mazzini, les Italiens étaient loin de partager les mêmes traditions et la récente unification peinait à masquer les forts particularismes et régionalismes générés par des siècles de vie séparée. « L’Italie est faite, maintenant il faut faire les Italiens », disait Massimo d’Azeglio.

Une occasion de fortifier le sentiment national se présenta à la mort du roi Victor-Emmanuel II en 1878. Il fut décidé d’ériger un monument pour célébrer le « Padre della Patria » et, avec lui, toute la période du Risorgimento. Un premier concours international fut organisé en 1880, mais le projet représentait tellement d’enjeux que les organisateurs n’avaient pas correctement définis qu’il fut annulé. Un deuxième concours eut lieu en 1882 et le projet fut accordé en 1884 à l’architecte Giuseppe Sacconi.

Il_Vittoriano - Author- Photo by Paolo Costa Baldi - License GFDL:CC-BY-SA 3.0

Le lieu choisi était le versant nord du Capitole. Cette décision fut immédiatement l’objet de controverses, car un important patrimoine archéologique, artistique et historique, tel que les trois cloîtres du couvent de l’Ara Coeli et la tour Paul III, allait être sacrifié pour la gloire de Victor-Emmanuel II. Mais les partisans voyaient dans ce choix la continuation de siècles d’histoire italienne, avec le Forum romain de l’Antiquité situé sur le versant sud, la place du Capitole de Michel-Ange au sommet et le nouveau monument à l’unité d’Italie au nord.

Les travaux durèrent des années et, à son inauguration en 1911 lors du cinquantième anniversaire de l’unité d’Italie, il n’était pas encore terminé. Sacconi mourut en 1905 et lui succédèrent Gaetano Koch, Manfredo Manfredi et Pio Piacentini. Les travaux continuèrent jusqu’au début des années 1920, avec les dernières finitions en 1935.

vittoriano - Author: Ministero della difesa

Largement inspiré de l’Autel de Zeus à Pergame en Asie Mineure, le monument est relativement simple dans sa conception générale, mais compliqué dans les détails. L’édifice fait 135 mètres de large et 70 mètres de haut. En marbre de Brescia, de style néo-classique avec des colonnes corinthiennes, il est composé d’un portique et de deux ailes surmontées de Victoires ailées. On y accède par le grand escalier qui conduit à la plateforme où fut installée en 1921 la tombe du soldat inconnu. Puis, en symétrie, deux autres escaliers amènent tout d’abord aux deux grands portails du Musée du Risorgimento, puis à la statue de Victor-Emmanuel II, deux autres conduisent à la grande esplanade devant le portique et enfin les deux derniers amènent aux propylées des ailes.

Ce parcours rencontre les grands symboles géographiques et idéaux de la nation italienne. Le grand escalier passe entre deux fontaines qui représentent la mer Adriatique et la mer Tyrrhénienne. La tombe du soldat inconnu se situe au-dessous de l’allégorie de la ville de Rome, elle-même encadrée par deux bas-reliefs représentant le Travail et l’Amour de la Patrie. La statue équestre du roi est posée sur des allégories, vêtues de leurs symboles, de quatorze villes d’Italie (Gênes, Milan, Palerme, Florence, Venise, Naples, Bologne, Ravenna, Turin, Ferrare, Pise, Mantoue, Amalfi et Urbino). L’entablement du portique est orné des allégories des seize régions d’Italie de l’époque (Piémont, Lombardie, Vénétie, Ligurie, Emilie, Toscane, Marches, Ombrie, Latium, Abruzzes et Molise, Campanie, Pouilles, Lucania, Calabre, Sicile et Sardaigne) réalisées par seize sculpteurs différents. Et au sommet, les Victoires ailées sont des allégories de l’Unité et de la Liberté.

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Dès qu’il fut terminé, il provoqua des commentaires virulents, cette fois de la part des critiques d’art qui y virent une tentative grotesque pour ramener le style classique dans la Rome impériale, et les journalistes et les écrivains lui affublèrent les surnoms de « machine à écrire » et de « pièce montée ».

Quelle que soit la valeur de leur jugement, ce que ces critiques ne virent pas, c’est la symbolique qui accompagnait un monument aussi imposant. Que le monument soit en contraste avec son environnement ne fait aucun doute. Dans une ville à structure fondamentalement médiévale aux édifices de modestes dimensions construits pour la plupart en pierre, le monumental Vittoriano ne pouvait ni s’harmoniser, ni s’intégrer. Ce n’était du reste pas le but de ses concepteurs. Il fut construit pour ne pas être confondu avec son environnement. Il fut construit pour rappeler quelque chose. Il fut construit pour être reconnu. Il fut construit pour célébrer les premières années d’existence d’une nation en réalité vieille de plus de deux mille ans. Il fut construit pour célébrer la ville de Rome dont le rattachement à la nation et la nomination en tant que capitale représentaient le véritable symbole de l’unité d’Italie et de la liberté de son peuple, comme il est inscrit sous les deux Victoires (Patriae Unitati, Civium Libertati).

En 1921, le Monument à Victor-Emmanuel II prit une envergure plus symbolique encore en accueillant la tombe d’un soldat inconnu mort pendant la Première Guerre mondiale. Le transport de la dépouille et la cérémonie à Rome rassembla la plus grande manifestation patriotique que l’Italie unifiée avait alors connue. Même les socialistes et les communistes, pourtant opposés aux célébrations, se joignirent à l’hommage au soldat inconnu. Le monument devint l’Autel de la Patrie, le « temple laïc de la nation ».

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Cependant, utilisé comme décor pendant les grandes manifestations fascistes, le monument perdit sa valeur symbolique. Il fallut attendre la réouverture du Musée du Risorgimento et la rénovation de l’édifice dans les années 2000 pour qu’il touche à nouveau le coeur des Italiens. Personnellement, j’aime énormément le parcourir et arriver sur le toit entre les deux Victoires. Cela me permet d’avoir un panorama unique sur Rome. Après tout, c’est le seul endroit où la vue n’est pas obstruée par le… Vittoriano.

Roma - Author: NordNordWestLien externe

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