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Palazzo della Civiltà

Le Palazzo della Civiltà dans le quartier EUR de Rome est une construction emblématique et représentative d’un style architectural qui, associé au régime totalitaire de Benito Mussolini, fut soit volontairement laissé aux oubliettes, soit durement critiqué par les générations de l’après-guerre. Parce que l’EUR fut imaginé et conçu dans le désir non seulement de représenter la grandeur de la civilisation italienne, mais aussi d’exalter la puissance fasciste alors à son apogée, des édifices aussi magnifiques que le Palazzo della Civiltà furent réduits à leurs seules fonctions de propagande sans considération pour leur valeur architecturale.

Le Palazzo della Civiltà fut planifié dans le cadre de l’exposition universelle que Mussolini prévoyait de faire en 1942 pour coïncider avec le vingtième anniversaire de la marche sur Rome. Sous la direction de Marcello Piacentini, les architectes Giovanni Guerrini, Ernesto Lapadula et Mario Romano présentèrent un bâtiment à quatre façades identiques, percées de 77 arches chacune, 11 en largeur et 7 en hauteur, qui fut réduit dans sa version finale à 54 arches par façade, 9 en longueur et 6 en hauteur. Ils s’inspirèrent du Colisée de Rome, mais le plan carré et le style dépouillé des arches donnèrent à ce palais une légèreté aérienne presque vertigineuse qu’aucun architecte romain n’atteignit jamais.

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Le Colisée Carré, comme il est communément appelé, n’est décoré que d’une maxime vibrante de fierté nationale, gravée sur le haut de chaque façade: « Un popolo di poeti di artisti di eroi / di santi di pensatori di scienziati / di navigatori di trasmigratori ». A sa base, 28 statues en marbre de Carrare célèbrent les vertus du peuple italien et, aux quatre coins, les statues d’un homme avec son cheval rappellent les Dioscures de la place du Capitole ou de la place du Quirinal.

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Le Palazzo della Civiltà est d’autant plus le symbole de la Rome de Mussolini qu’il est entièrement recouvert de travertin. L’armature en béton armé est invisible et seule la pierre apparaît, comme une preuve de l’autosuffisance de l’Italie malgré les sanctions imposées au pays suite à la conquête de l’Ethiopie en 1936 qui restreignaient l’utilisation du fer.

Le bâtiment était presque terminé en 1943, lorsque l’intensification de la guerre sur le territoire italien interrompit les travaux. Il fut le théâtre de violents affrontements le 9 septembre 1943, entre les parachutistes allemands et les troupes italiennes qui tentaient de ralentir leur progression vers le centre-ville. Comme les autres bâtiments déjà construits de l’EUR, il servit de caserne aux troupes allemandes, puis aux troupes alliées, et à la fin de la guerre, fut utilisé comme refuge pour les personnes déplacées.

Palazzo della Civiltà - Author unknown

Au début des années 1950, les autorités municipales planifièrent un aménagement de l’EUR pour en faire un quartier d’affaires et les bâtiments de la période fasciste furent rénovés. Le Palazzo della Civiltà accueillit le Salon de l’Agriculture de 1953, puis servit de siège à la fédération nationale des Cavalieri del Lavoro. Au milieu des années 1980, le quartier de l’EUR reprit possession du bâtiment qui ne fut pour ainsi plus utilisé, sauf pour quelques manifestions sporadiques. En 2008, il fut rénové et est destiné à devenir un musée.

La beauté des lignes pures et le jeu d’ombre et lumière dans les arches inspira de nombreux cinéastes: le premier, Roberto Rossellini dans Rome, ville ouverte (1945) nous montre le palais au loin dans une scène; dans L’Eclipse (1962) de Michelangelo Antonion, le quartier désert que traversent les personnages devient une métaphore spatiale de la solitude et du vide intérieur, alors que dans Les tentations du docteur Antoine dans Boccace 70 (1962) de Federico Fellini, le palais représente le symbole muet de l’ordre moral rigide que les chrétiens-démocrates voulaient imposer à la société italienne; dans Le Ventre de l’architecte (1987), Peter Greenaway recrée les paysages urbains calmes et déserts aux places vides bordées d’arcades des peintures métaphysiques de Giorgio de Chirico qui influencèrent tant Piacentini; Julie Taymor dans Titus (1999) met en scène la pièce de William Shakespeare dans un monde fantaisiste et anachronique composé de lieux appartenant à plusieurs périodes de l’histoire pour donner l’impression d’une continuité de l’Empire romain jusqu’à l’ère moderne, le Colisée Carré devient ainsi le palais impérial; et finalement, dans le film de science-fiction Equilibrium de Kurt Wimmer (2001), les constructions fascistes du passé sont combinées avec des images futuristes générées par ordinateur afin d’évoquer un paysage affichant une continuité de style avec à la fois le néoclassicisme et le rationalisme.

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Mussolini voyait dans le néoclassicisme épuré de Piacentini la représentation d’une « romanitude » moderne selon laquelle le passé, le présent et le futur, aussi glorieux les uns que les autres, étaient rassemblés en un seul lieu urbain, le présent et le futur étant légitimés par le passé et caractérisés par les mêmes valeurs antiques d’ordre, d’autorité et de civilisation. Piacentini réussit sa mission: le Colisée Carré, dans son blanc éblouissant et trônant au-dessus du Tibre sur la route qui mène à Ostia, représente autant l’essence de Rome que le Colisée de Vespasien.

Roma - Author: NordNordWestLien externe

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