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De tout temps, même avant l’unification d’Italie, la population de la péninsule italienne fut toujours très mobile, que ce soit entre les différents états qui la constituaient ou en direction des autres puissances européennes. Les causes pouvaient être autant politiques, religieuses, économiques, commerciales qu’artistiques. Ce phénomène n’est cependant que partiellement connu, en raison principalement de l’absence de données précises. En effet, les états avant l’unification n’étaient pas intéressés par ces mouvements en tant que phénomène social et ce désintérêt caractérisa aussi le nouvel état italien qui ne commença à enregistrer statistiquement les départs qu’à partir de 1876, lorsqu’ils prirent une envergure nationale.

Lors de l’unification, l’Italie était d’abord rurale. En comparaison des autres pays européens, elle était en retard dans sa révolution industrielle. Alors qu’en Angleterre, la production industrielle avait dépassé celle agricole depuis 1820, l’Italie ne faisait qu’amorcer son industrialisation. 70% de sa population étaient composés d’agriculteurs. L’unification brisa le système féodal: depuis le Moyen Age, et particulièrement dans le sud, les terres étaient la propriété inaliénable des aristocrates, de l’Eglise ou du roi. La décomposition du féodalisme et la redistribution des terres ne permirent pourtant pas aux petits agriculteurs de vivre de leur production. Beaucoup ne disposaient que de toutes petites parcelles qu’il fallait diviser lors des successions patrimoniales. En outre, l’Italie ne produisait pas suffisamment de denrées alimentaires, la cause principale étant le manque de capitaux ou leur mauvais emploi, car les riches propriétaires terriens, plutôt que d’améliorer leurs terres, préféraient en acquérir de nouvelles ou investir en titres. Par ailleurs, le manque de programmation politique pour améliorer les conditions sanitaires de la population empêchait le développement de certaines régions: en 1880, dans les zones marécageuses, 600 000 personnes furent atteintes de malaria et, dans les campagnes du nord, la pellagre causée par la misère et la malnutrition se développa provoquant 104 000 cas. Finalement, l’analphabétisme touchait plus de 40% de la population dans le sud et plus de 10% dans le nord, alors qu’il n’était que de 4% en Allemagne et de 2,3% en Grande-Bretagne.

Si le sud était décrit depuis toujours comme une zone géographique et historique condamnée à la misère économique et morale, le nord devint une région où l’émigration était la seule solution pour les agriculteurs, motivés non pas tant par l’espoir de trouver un enrichissement rapide à l’étranger, mais par l’incapacité de survivre dans leur pays, même au prix de fatigues et de privations extrêmes, sans tomber dans le crime. C’est dans ce contexte que naquit l’émigration de masse italienne.

1905ItalianFamily - Author: Lewis Hines

Les Italiens se tournèrent vers les pays industrialisés, européens ou américains, qui cherchaient de la main-d’oeuvre pour leurs mines, leurs industries et leurs infrastructures. L’Europe était en pleine croissance et développait ses grands axes de communication. L’Amérique construisait ses villes, ses routes, ses chemins de fer. La demande continue de main-d’oeuvre était telle que le gouvernement américain encourageait les employeurs à offrir le voyage aux émigrants et à garantir la distribution gratuite de terrains.

Le phénomène de la migration post-unification prit une pertinence sociale et politique dès la première décennie après l’unification de l’Italie et les représentants politiques commencèrent à s’interroger sur les causes de ces mouvements. Dans un premier temps, ils blâmèrent les émigrants qu’ils accusaient de mettre en péril le processus de formation nationale et émirent des décrets qui visaient à restreindre les possibilités d’émigration. Cependant, ils réalisèrent assez vite les avantages que présentait cet exode humain (pacification sociale, reprise économique et accès à des marchés commerciaux qui semblaient inaccessibles jusque là) et s’attachèrent à protéger les émigrants des dangers et des abus qu’ils pouvaient rencontrer lors de leur voyage.

Italian 1876-1915 - Author: Master Uegly

De 1876 à la Première Guerre mondiale, plus de 14 millions d’Italiens émigrèrent. Les premières régions touchées se trouvaient au nord. Entre 1876 et 1900, 3 724 000 émigrés partirent du nord pour seulement 1 534 000 du sud. L’amélioration des routes et des moyens de transport permit bientôt au sud de se joindre à l’exode et, de 1901 à 1915, les chiffres s’équilibrèrent avec 4 621 000 venant du nord et 4 149 000 du sud.

Dans les dix premières années, la destination favorite était l’Europe: en France en priorité, suivie par l’Autriche-Hongrie, la Suisse et l’Allemagne. A partir de 1886, le continent américain, en particulier l’Amérique du Sud, attira 23% des émigrés italiens. La prédominance initiale de l’Argentine fut suivie, à partir de 1888, par l’importance croissante du Brésil où l’esclavage venait d’être aboli. En 1905, Buenos Aires avait une population de 250 000 italiens et San Paolo 112 000 sur une population totale de 260 000. Au début du XXe siècle, en raison des crises économiques locales, le flux migratoire se dirigea progressivement vers l’Amérique du Nord. En 1881, 11 000 Italiens émigrèrent aux Etats-Unis. Entre 1885 et 1895, la moyenne annuelle fut de 35 000. De 1896 à 1905, on atteignit une moyenne de 130 000 (en 1901, le chiffre de 100 000 fut dépassé; en 1905, ce fut 300 000; et en 1913, le maximum de 376 000). En fait, après 1901, sur une moyenne annuelle de 500 000 expatriés italiens, quatre sur dix partaient vers les Etats-Unis. Au total, plus de six millions d’Italiens émigrèrent en Europe et presque huit millions vers le continent américain.

Little Italy - Author unknown

Malgré leurs origines paysannes, les Italiens s’installèrent dans les grandes villes américaines. Cette préférence urbaine ne venait pas seulement du libre choix des émigrés, mais aussi de l’urgence de trouver rapidement un moyen de subsistance que seules les métropoles, particulièrement en manque de main-d’oeuvre non qualifiée, pouvaient offrir. Les conditions de vie y étaient effroyables, dues principalement à la promiscuité dans des taudis et aux désordres qui en découlaient. Les émigrés étaient souvent considérés comme des personnes indésirables par la société d’accueil et confinés dans des ghettos appelés Little Italy. Cette ségrégation se justifiait en partie par l’incapacité des Italiens du sud, originaires d’une culture statique et rurale, de participer à une dynamique urbaine et innovante, mais aussi par leur choix de vivre en-dehors de la société américaine en gardant les coutumes de leur pays d’origine. En effet, la majorité des émigrés italiens ne planifiait pas de rester en Amérique. Au total, on compte que 20 à 30% des Italiens retournèrent vivre en Italie. Pour beaucoup, leur départ pour les Etats-Unis n’avait pas été un rejet de l’Italie, mais simplement un espoir de trouver un emploi et d’épargner suffisamment d’argent pour pouvoir revenir au pays et y mener une vie meilleure. Dans cette attente, ils vivaient aussi parcimonieusement que possible, dans des conditions que les natifs américains considéraient comme intolérables.

L’attitude des Italiens provoqua chez les Américains l’idée qu’ils étaient les moins assimilables et les moins « américanisables » de l’ensemble des immigrés. Les réflexes d’autodéfense de la communauté italienne face à cette opinion dégénérèrent, se transformant parfois en banditisme urbain ou en délinquance organisée, spécialement dans les groupes qui avaient déjà été ostracisés par leur société d’origine. L’attitude initiale anti-italienne se transforma alors rapidement en véritable préjugé racial: les Italiens devinrent, dans l’imaginaire collectif, des criminels endurcis, sales et ignorants, des gangsters, des mendiants, seulement capables de gros travaux de construction ou, tout au plus, de vendre des cacahuètes.

Lors de la Première Guerre mondiale, le flux migratoire diminua fortement pour reprendre sitôt après la conclusion du conflit. Mais l’introduction de lois d’immigration restrictives aux Etats-Unis, ainsi que la crise de 1929, changea les destinations. 51% des émigrés se dirigèrent vers l’Europe contre 44% en Amérique. Par ailleurs, dans la même période, le gouvernement favorisa le peuplement des anciennes et des nouvelles colonies, alors que de nombreuses familles fuirent le régime fasciste. Ces changements dans le mode migratoire provoquèrent un équilibre entre les sexes: avant la guerre, seuls 25% des émigrants italiens étaient des femmes; ce chiffre atteignit 63% au début des années 1930, puis 77% à l’aube de la Seconde Guerre mondiale.

1950 - Author unknown

A partir de 1945, et jusqu’au milieu des années 1970, l’émigration italienne reprit avec vigueur pour multiples raisons: manque d’emplois dans un pays détruit par la guerre, retrouvailles familiales dans les pays étrangers où des membres de la famille avaient déjà émigré, fuite des italophones des régions balkaniques, fuite des fascistes, fuite des communistes après les élections de 1948, etc. Les Etats-Unis restaient fermés à l’immigration de masse, donc les émigrants se dirigèrent vers le Canada, le Venezuela ou l’Australie. L’Argentine devint le refuge des fascistes et la Tchécoslovaque celui des communistes. Mais l’Europe resta la destination privilégiée. Au cours des trente années en question, 68% des flux migratoires se firent avec l’Europe, 12% avec l’Amérique du Nord, 12% avec l’Amérique du Sud et 5% avec l’Australie.

Le nouveau gouvernement de la République italienne reprit la politique instaurée pendant le fascisme avec l’Allemagne en concluant des accords bilatéraux avec chaque pays d’accueil: en échange de la main-d’oeuvre nécessaire à leur reconstruction, les pays envoyaient des matières premières. L’Italie résolvait ainsi son excédent de chômage et son manque chronique de charbon. Beaucoup d’Italiens partirent grâce à ces accords, mais beaucoup d’autres ne firent pas confiance au gouvernement et préférèrent passer par leurs réseaux personnels, familiaux ou sociaux.

En parallèle, malheureusement, se développa également le marché noir. A la conclusion de l’accord bilatéral avec la France en 1946, 20 000 hommes partirent officiellement, mais entre février et mai, 10 000 de plus arrivèrent à Paris grâce à des passeurs et, à la fin de l’année, on comptait 30 000 clandestins italiens en France. Trois ans plus tard, ce chiffre avait doublé. En fait, la bureaucratie était tellement lourde que beaucoup se résignaient à quitter illégalement le pays, aidés en cela par les entrepreneurs français qui considéraient les clandestins comme une main-d’oeuvre bon marché et facilement malléable. Même les autorités administratives françaises favorisaient l’entrée illégale des Italiens, jugés préférables aux travailleurs algériens en règle. En Suisse, au milieu des années 1970, il restait environ 5 000 enfants italiens tenus cachés à la maison par crainte des autorités suisses qui interdisaient aux travailleurs saisonniers d’être accompagnés de leur famille. La clandestinité touchaient également les Etats-Unis: Alberto Anastasia, parrain de la famille Mangano, déclara avoir fait entrer illégalement 60 000 travailleurs italiens en 1950.

Columbus Day Parade - Francesca Alderisi - Author unknown

Dans les dernières décennies du XXe siècle, le caractère de l’émigration italienne dans le monde changea. De nos jours, avec le développement économique et social du pays, l’émigration ne concerne plus de larges segments de la population, mais le personnel qualifié des entreprises, ainsi que des étudiants et des universitaires. Seuls 50 000 Italiens émigrent encore chaque année pour trouver du travail à l’étranger.

En 2008, les citoyens italiens à l’étranger étaient de 3 735 000. Parmi ceux-ci, 59% ont physiquement émigrés et 35% sont des descendants nés à l’étranger. Plus de la moitié vit en Europe et plus d’un tiers sur le continent américain. Parmi les pays d’accueil, l’Allemagne est en tête avec 600 000 Italiens, suivie par l’Argentine et la Suisse avec 500 000, et la France avec 350 000. Plus de la moitié vient de l’Italie du Sud, contre 30% du nord et 15% du centre. Les trois régions les plus touchées sont la Sicile avec 629 000 personnes vivant à l’étranger, la Campanie avec 395 000 et la Calabre avec 328 000. Viennent ensuite le Lazio (308 000), les Pouilles (304 000), la Lombardie (275 000) et la Vénétie (260 000).

L’histoire des émigrants est racontée dans le Musée national de l’émigration italienne, situé au coeur du Monument à Victor-Emmanuel II à Rome.

Italiani nel mondo

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