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A la mort du pape Nicolas IV, le 4 avril 1292, la communauté catholique resta pendant plus de deux ans sans guide. Les douze cardinaux électeurs étaient divisés entre les partisans des deux puissantes familles romaines: les Colonna, alliés au roi Jacques II d’Aragon, et les Orsini, alliés au roi Charles II d’Anjou. A cette époque, les cardinaux n’étaient pas enfermés dans un conclave et les délibérations des premiers mois se tinrent dans plusieurs églises de Rome. Au cours de l’été 1292, la peste éclata dans la ville, tuant le cardinal Jean Cholet et ne laissant plus que onze cardinaux. Au cours des mois qui suivirent, des émeutes populaires éclatèrent en ville, exacerbées par la mort suspecte de deux sénateurs romains, nouvellement élus, appartenant aux deux grandes familles: Agapitus Colonna et Ursus Orsini. Les cardinaux n’arrivaient même plus à s’accorder sur le lieu des délibérations: Rome, où étaient restés les cardinaux romains, ou Rieti, où s’étaient réfugiés les cardinaux non-romains. Finalement, ils se mirent d’accord sur Perugia, où ils se réunirent le 18 octobre 1293, mais les mois se succédèrent sans qu’un nouveau pape ne fut élu.

Entre-temps, Charles II et Jacques II arrivèrent à un accord concernant la situation du royaume de Sicile, suite au massacre des Vêpres Siciliennes intervenu dix ans plus tôt. Le traité devait être approuvé par le pape. En mars 1294, poussé par le besoin de débloquer la situation, Charles II se rendit à Perugia pour forcer la main aux cardinaux. Il voulut intervenir dans les délibérations, mais les cardinaux le jetèrent hors de la salle, provoquant pour la première fois une prise de conscience sur l’absolue nécessité de former un conclave pour empêcher toute influence étrangère.

Quelques mois plus tard, un moine ermite appartenant à l’ordre des Bénédictins et vivant dans les montagnes près de Sulmona dans les Abruzzes envoya au cardinal doyen Latino Malabranca Orsini une prédiction sur les grands malheurs qui attendaient l’Eglise si les cardinaux ne choisissaient pas rapidement un nouveau pape. Dans un mouvement spontané, aussitôt suivi par les autres cardinaux, le 5 juillet 1294, le cardinal Orsini désigna l’ermite comme successeur de Nicolas IV, sous le nom de Célestin V, après 2 ans et 3 mois de sedisvacance. L’élection à l’unanimité d’un simple moine, ni évêque, ni cardinal, dénué d’expérience dans les affaires du monde et de Rome, fut certainement motivée par le désir des cardinaux d’élire un saint homme sur lequel tout le monde s’accorderait, mais aussi par la pensée que son âge et son inexpérience en ferait un jouet malléable entre les mains des prélats plus expérimentés pour affronter les crises et les rivalités qui frappaient l’Eglise.

Le nouveau pape s’appellait Pietro Angelerio. Il était né vers 1209 dans une famille paysanne près d’Isernia ou de Campobasso. A la mort de son père, il commença à travailler dans les champs, mais sa mère, très pieuse, lui voyait un autre avenir. A l’âge de 17 ans, elle l’envoya au monastère bénédictin de Santa Maria in Faifoli où il montra une prédisposition extraordinaire pour l’ascèse et la solitude. Quelques années plus tard, il s’installa à Rome pour étudier et prononcer ses voeux sacerdotaux, puis en 1239, il se retira dans une grotte située sur le mont Morrone. Vers 1248, il fonda une communauté d’anachorètes appelés les frères du Saint-Esprit et, en 1259, l’évêque de Valva lui accorda la permission de construire sur le mont Morrone une église dédiée à la Vierge. Le premier monastère fut établi en 1263 sur les pentes du mont Maiella, lorsque le pape Urbain IV autorisa cette fondation et l’agrégea à l’ordre bénédictin. En 1274, lors du deuxième concile de Lyon, il rencontra le pape Grégoire X qui approuva officiellement le nouvel ordre et demanda à Angelorio de célébrer une messe devant les pères du Concile réunis, tant était grande sa renommée de sainteté.

Les deux décennies suivantes virent la radicalisation de sa vocation ascétique et c’est dans cet esprit de détachement plus marqué que jamais qu’il envoya sa prédiction au cardinal Orsini, puis apprit qu’il avait été élu à la tête du Saint-Siège. Réticent d’abord à accepter, il se plia à ses voeux d’obéissance. Il décida de se faire couronner dans l’église de Santa Maria di Collemaggio à L’Aquila le 29 août, mais comme seuls trois cardinaux étant présents (les autres craignaient d’entrer en territoire angevin), la cérémonie fut répétée quelques jours plus tard, faisant de Célestin V le seul pape à avoir été couronné deux fois. Par ailleurs, il fut le premier pape à s’installer en dehors des Etats pontificaux, car sur l’invitation de Charles II, il choisit Castel Nuovo à Naples comme résidence.

Sa première décision fut d’émettre la Bolla del Perdono, indulgence plénière qui devint une tradition lors des années saintes et qui est depuis répétée chaque année à L’Aquila les 28 et 29 août. Il rétablit également l’Urbi periculum de Grégoire X sur l’obligation de former un conclave lors d’une élection papale. Lors de son premier et unique consistoire, le 18 septembre 1294, il nomma douze nouveaux cardinaux: sept français, trois moines bénédictins et deux de l’ordre des frères du Saint-Esprit, et fut alors accusé d’être sous l’influence de Charles II.

Le 13 décembre 1294, sur les conseils du cardinal Benedetto Caetani, il publia un décret déclarant solennellement qu’il est permis à un pape de démissionner, puis démissionna sur le champ. Dans son acte formel de démission, il mentionna les raisons de sa décision: le désir d’humilité, d’une vie plus pure, d’une conscience sans tache; les déficiences de sa propre force physique; son ignorance; la perversité du peuple; et son désir de la tranquillité de son ancienne vie. Il y avait été poussé par les cardinaux romains, mais c’est certainement seul, dans sa chambre de Castel Nuovo qu’il avait aménagée en cellule d’ermite, qu’il prit cette décision. Le cardinal Caetani fut nommé pour lui succéder sous le nom de Bonifiacio VIII et, alors que Célestin V essayait de s’enfuir pour retrouver sa vie d’ermite, il le fit enfermer au château de Fumone, en Campanie, afin d’éviter un schisme entre les cardinaux pro-français et ses propres alliés.

L’ancien pape y resta dix mois dans des conditions d’emprisonnement extrêmement dures, avant de mourir le 19 mai 1296. A sa mort, les chroniqueurs de l’époque rapportèrent l’apparition d’une croix resplendissante suspendue au-dessus de la porte de sa cellule. En 1313, de nombreux témoins oculaires vinrent témoigner au procès de sa canonisation dirigé par le pape Clément V. Il fut canonisé sous le nom de saint Pierre de Morrone, et non sous son nom de pape. Son corps repose dans la basilique de Santa Maria di Collemaggio qui fut gravement endommagée lors du tremblement de terre de 2009.

Selon une interprétation traditionnelle, mais contestée par les analystes contemporains, Dante Alighieri aurait été le plus critique à l’égard de la démission de Célestin V en écrivant dans l’Enfer de La Divine Comédie:  « Lorsque je pus en reconnaître quelqu’un, je vis et discernai celui qui, par lâcheté, fit le grand refus. » En tant que guelfe blanc, il lui aurait reproché d’avoir refusé d’entreprendre les réformes que les fidèles attendaient de lui et d’avoir permis l’ascension de Bonifacio VIII, un pape qui se montra plus interessé par les questions du pouvoir temporel que par celles du pouvoir spirituel. Francesco Petrarca, au contraire, écrivit dans De Vita Solitaria qu’il voyait dans cette démission « la décision d’un esprit élevé et libre, qui ne reconnaissait aucune pression, un esprit vraiment divin. »

Le pape Benoît XVI décréta 2010 année jubilaire consacrée à Célestin V pour célébrer le huitième centenaire de sa naissance et rappeler aussi la Bolla del Perdono qui accorde l’indulgence plénière à tous ceux qui font le pèlerinage de Notre-Dame de Collemaggio les 28 et 29 août.

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