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« Je suis né à Vérone en 1862 dans une famille de commerçants modestes. A 14 ans, je suis entré à l’Académie navale de Venise. J’ai obtenu mon brevet de capitaine à l’âge de 17 ans et ai commencé à parcourir les sept mers. J’ai pris ma retraite à 26 ans et suis revenu à Vérone pour devenir rédacteur en chef de La Nuova Arena où j’ai écrit mes premières histoires… »

C’est ainsi qu’Emilio Salgari se décrivit, mais cela fait partie d’une légende qu’il inventa de toutes pièces et qu’il défendra tout sa vie. Le début est exact, mais il n’obtint jamais son brevet de capitaine. Et il ne prendra la mer qu’une fois dans sa vie, pendant trois mois, pour un voyage sur un navire marchand entre Venise et Brindisi. Quand il en revint, il montra à ses amis des objets exotiques qu’il avait soi-disant rapportés de son voyage, mais qu’il avait achetés en fait à des marins le long de la côte. La légende était née! Au fur et à mesure des années, il l’étoffa: il avait voyagé dans l’Ouest américain où il avait rencontré Buffalo Bill; il avait exploré le Soudan; il avait vécu en Arabie; il avait aimé des princesses indiennes; il avait exploré les îles d’Extrême-Orient. Lorsqu’il était invité à des dîners, il régalait ses hôtes avec ses histoires merveilleuses et il offrait régulièrement des objets venant d’Asie à ses amis.

En réalité, après l’échec de ses études en 1882, il entra dans le journalisme, comme jeune reporter à La Nuova Arena. L’année suivante, il écrivit son premier feuilleton, La Tigre della Malesia, une histoire d’amour et d’aventures où apparaissent ses futurs héros: le pirate Sandokan, connu sous le nom de Tigre de Malaisie; Marianna, sa bien-aimée; et Yanez de Gomera, ami fidèle Sandokan, imperturbable aventurier portugais. Le récit eut tellement de succès que les propriétaires du journal lui demandèrent de devenir écrivain à plein temps. La plupart des feuilletons parus dans La Nuova Arena à cette époque furent publiés plus tard sous forme de romans.

Entre 1885 et 1911, il écrivit plus de quatre-vingt romans. Il prenait ses sources dans les bibliothèques et dans les livres d’aventures de ses prédécesseurs. Il enchaîna robinsonades, westerns, récits historiques, aventures de corsaires, expéditions exotiques et extraordinaires. Il emmena ses lecteurs sur les cinq continents dans des histoires d’amour, des révolutions, des expéditions. Il leur ouvrit les portes des palais des Milles et Une Nuits et les emmena au fond de la jungle de Bornéo, dans la savanne africaine ou dans les déserts américains. A ses côtés, ils connurent la vie des pirates, l’amour, l’amitié, la trahison ou la perfidie. Ses héros étaient pour la plupart des pirates et des hors-la-loi, généralement idéalistes ou gentlemen, en lutte contre l’avidité, l’abus de pouvoir, le colonialisme et la corruption. Le rythme de l’écriture et la publication en feuilleton expliquent la forme particulière des oeuvres de Salgari, sans temps morts et aux très nombreux rebondissements. Ils expliquent également que les romans se ressemblent parfois. Si l’on meurt par dizaines, la mort n’est jamais ni dramatique ni horrible; elle tient plutôt d’une sorte d’écriture frénétique, où chaque tempête est la plus extraordinaire, chaque bataille la plus formidable, chaque ennemi le plus terrible. La surenchère permanente fait que l’on n’a jamais vraiment peur pour les héros, et qu’on accepte de se prendre au jeu et de croire qu’il leur est possible d’affronter seuls des centaines d’ennemis. Ainsi, pour le lecteur de Salgari, c’est l’aspect ludique de l’aventure qui prédomine: on regarde les héros lutter contre mille dangers, comme on joue aux pirates dans la cour de récréation.

Vers 1887, il déménagea au Piémont, d’abord à Ivrea, puis à Turin. Il se maria avec l’amour de sa vie, une jeune actrice Iva Peruzzi, dont il eut quatre enfants. En 1897, il fut fait chevalier de l’ordre de la Couronne d’Italie par la reine Marguerite de Savoie. Ce fut l’apogée de sa vie avant le déclin.

Vers 1903, sa femme commença à montrer des signes de démence. Avec les factures médicales à payer et l’éducation de ses enfants, Salgari se démenait sans cesse dans des problèmes d’argent. En plus des trois livres par an que son contrat d’exclusivité avec son éditeur le forçait à écrire, il commença à publier d’autres oeuvres sous des pseudonymes. Mais au fur et à mesure que l’état mental de sa femme se détériorait, son imagination faiblissait et il craignait de perdre son talent. En 1910, il fit une première tentative de suicide. Le 25 avril 1911, six jours après l’hospitalisation de sa femme en institution psychiatrique, il se suicida à la japonaise.

Dans les mois qui suivirent sa mort, son éditeur publia plus de soixante romans, soit sur la base de manuscrits inachevés laissés par Salgari, soit fabriqués de toutes pièces par des auteurs anonymes. En 1914, le film de Giovanni Pastrone, Cabiria, sortit sur les écrans. Gabriele d’Annunzio fut crédité d’en être l’auteur, mais il n’intervint en réalité qu’après le tournage pour en changer le titre, améliorer les intertitres et renommer les personnages. Le film fut en fait tiré de Cartagine in fiamme de Salgari et de Salammbô de Gustave Flaubert.

Les romans de Salgari sont actuellement réédités suite au succès des aventures de pirates provoqué par le film Pirates des Caraïbes, mais les plus beaux hommages viennent de grands auteurs comme Carlos Fuentes, Isabel Allende, Umberto Eco et Jorge Luis Borges qui ont tous dévoré ses romans dans leur jeunesse.

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