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Lorsqu’en 1848, Charles-Albert de Sardaigne décrète l’émancipation des juifs dans son royaume, il provoque un profond sentiment de fidélité de la part de la communauté juive envers la maison de Savoie et, par conséquent, une adhésion très forte des juifs au mouvement qui va conduire à l’unification italienne. A partir de 1860, l’assimilation des juifs dans la vie quotidienne est totale, tant dans la politique que dans l’armée: en 1902, le ministre de la guerre est juif; de 1909 à 1911, deux juifs sont nommés à la présidence du Conseil des ministres; pendant la Première Guerre mondiale, l’armée compte 50 généraux juifs; et en 1922, 19 sénateurs sont juifs.

En 1922, lors de la prise de pouvoir par Benito Mussolini, la position des juifs en Italie n’est pas changée. La doctrine du fascisme ne comporte pas d’éléments racistes ou antisémites et Mussolini n’exprime aucune hostilité à l’égard des juifs: il en nomme dans son gouvernement ou à des postes importants et en compte parmi ses amis et ses maîtresses. Par ailleurs, de manière générale, la population, l’armée, le gouvernement et les médias ne sont pas antisémites. La communauté juive n’a donc pas de raison de se faire du souci et elle réagit face au nouveau régime comme le reste de la société italienne. Certaines personnalités juives soutiennent ouvertement le parti, alors que d’autres entrent dans les organisations antifascistes. Environ dix pour cent des juifs adhèrent au Parti national fasciste et une trentaine sont signataires du Manifeste des intellectuels fascistes rédigé par Giovanni Gentile en 1925. Et lorsque Mussoline décrète les lois fascistissimes en 1926, tous les opposants au régime sont traités de la même manière, quelle que soient leur religion ou leur race.

La situation change avec l’arrivée d’Hitler au pouvoir en Allemagne. Même si l’Italie accueille de nombreux Juifs allemands qui fuient le régime hitlérien, une légère montée de l’antisémitisme commence à se faire sentir dans les journaux. Lorsqu’en 1934, dix-sept antifascistes, dont onze juifs, sont arrêtés à Turin, la presse dénonce « les juifs à la solde de l’antifascisme ». Le régime change également d’attitude. Suite à la guerre d’Ethiopie en 1935-36, une première loi contre le métissage est édictée en 1937. A la même époque, une manifestation antisémite est autorisée à Ferrare, une des quatre villes à forte population juive avec Rome, Livourne et Ancône. Puis, en 1938, les lois raciales fascistes sont promulguées. Le 14 juillet, le Giornale d’Italia publie un article non signé intitulé « Le fascisme et les problèmes de la race », repris le 5 août dans le nouveau magazine La difesa della razza, signé cette fois par dix scientifiques. Le concept de la hiérarchie des races y est discuté et les juifs sont clairement identifiés comme n’appartenant pas à la race italienne. A partir de septembre, une série d’interdictions, qui se durcissent au fil des mois, frappe la communauté juive, et les attaques et les caricatures dans les journaux s’intensifient, pouvant aller parfois jusqu’à la haine. Les intellectuels et scientifiques juifs sont alors obligés de démissionner de leur poste, surtout dans l’enseignement, et commencent à quitter l’Italie. Parmi eux, les mathématiciens Tullio Levi-Civita et Gino Fano, et les physiciens Enrico Fermi et Emilio Gino Segrè. Albert Einstein, alors aux Etats-Unis, donne sa démission de membre de l’Accademia dei Lincei.

Cependant, il est à noter que ces lois raciales se démarquent sur plusieurs points de la doctrine nazie. Premièrement, même si les juifs italiens sont devenus des citoyens de seconde zone, certains d’entre eux bénéficient d’exemptions: les juifs membres du parti fasciste, les anciens combattants juifs et les familles juives dont un membre a été tué à la guerre. Ensuite, et c’est le point le plus important, le régime proscrit la violence physique à l’encontre des juifs. Non seulement il ne cherche pas à susciter de pogroms, mais il proclame explicitement sa volonté de discriminer les juifs sans recourir pour autant à la violence physique contre eux.

Lorsque la guerre éclate, Mussolini refuse que les juifs d’Italie et des zones occupées par les Italiens soient déportés vers l’Allemagne. Tant qu’il sera au pouvoir, les juifs subiront sa politique de discrimination et de persécution, mais ils ne seront jamais menacés d’extermination.

La situation change radicalement après l’armistice de Cassibile du 8 septembre 1943. L’ancien allié devient l’ennemi et l’armée allemande se transforme en puissance d’occupation. A partir du 10 septembre, Rome est sous la domination des Allemands et les juifs deviennent aussi vulnérables que leurs coreligionnaires européens. La politique de recensement des juifs pratiquée par Mussolini depuis 1938 facilite la tâche des Allemands qui, le 16 octobre au matin, se présentent au domicile d’un millier de juifs romains. Ces derniers sont parqués au Collège militaire de la via della Lungara pendant 30 heures avant que les premiers convois en direction d’Auschwitz quittent l’Italie. Des 1 024 juifs capturés ce jour-là, seuls 16 survivront, dont une seule femme et aucun enfant.

Les mouvements de résistance romains – civils et religieux – s’organisent alors pour sauver ceux qui ont échappé à cette première rafle. Le pape Pie XII ouvre le couvent romain des Santi Quattro Coronati aux réfugiés politiques et aux juifs, et la population s’organise pour cacher les rescapés. Environ 3 500 personnes sont ainsi sauvées des rafles qui suivent.

Les rafles frappent toutes les villes du nord occupées par les Allemands et le camp de prisonniers de Fossoli près de Modène est transformé en camp de regroupement et de transit pour les déportations vers la Pologne et l’Allemagne. En tout, 7 750 juifs italiens disparaîtront dans la Shoah, soit 22% de la population juive d’avant la guerre.

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