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Le 4 mai 1949, le temps est mauvais sur le nord de l’Italie. La météo signale des nuages bas avec une visibilité horizontale extrêmement faible à 40 mètres, un peu de pluie et un fort vent du sud-ouest avec rafales. Un petit trimoteur de la compagnie aérienne Avio Linee Italiane s’apprête à atterrir à l’aéroport de Turin. Il est 16h55 et la tour de contrôle demande la position. La réponse arrive 4 minutes plus tard, à 16h59: « Altitude 2’000 mètres. Passons au-dessus de Pino Torinese, puis coupons sur Superga ». A 17h03, l’avion amorce son virage pour se positioner en direction de la piste de l’aéroport, située 9 km plus loin. A 17h05, il ne répond plus.

On retrouvera sa carcasse écrasée contre la partie inférieure de la basilique de Superga qui surplombe Turin. Seul l’empennage est à peu près intact. Les vingt-sept passagers et les quatre membres d’équipage sont morts. La tragédie prend immédiatement une ampleur internationale et touche le coeur même de Turin: à l’intérieur de l’appareil se trouvaient les footballeurs de l’extraordinaire Grande Torino qui revenaient du Portugal où ils avaient disputé la veille un match amical contre le Benfica.

Créée en 1906, l’Associazione Calcio Torino, surnommé le Toro, se positionne tout de suite parmi les meilleures équipes d’Italie. Depuis sa première apparition au niveau national, elle se qualifie presque systématiquement  en première division. Elle remporte son premier championnat d’Italie en 1927-28, puis quatre fois consécutivement en 1942-43, 1945-46, 1946-47 et 1947-48 (les saisons 1943-44 et 1944-45 ne furent pas jouées en raison de la guerre). Elle gagne la Coupe d’Italie en 1935-36, puis en 1942-43. En 1949, l’équipe nationale italienne est composée en majorité de joueurs venant de l’AC Torino. Sa réputation est telle qu’elle est surnommée il Grande Torino.

Le Toro se démarque de ses principaux concurrents, l’Inter Milan et la Juventus, par un jeu très offensif. Lors de la saison 1947-48, sur les 40 matchs joués, il en gagne 29 avec un total de 125 buts marqués. Il inflige des défaites cuisantes à ses adversaires pouvant aller jusqu’à 10 buts d’écart en sa faveur, alors que lui-même ne pert jamais à plus de deux buts d’écart. Dans une Italie vaincue et stigmatisée par la Seconde Guerre mondiale, les exploits du Grande Torino font oublier les vexations infligées par les vainqueurs et revitalisent quelque peu les espoirs en un avenir meilleur. Grâce à ce club qui le représente, le petit peuple de Turin, profondément marqué par l’occupation allemande et les bombardements alliés, prend une revanche sur la domination des patrons en assistant aux victoires du Toro contre son aristocratique rivale, la Juventus, soutenue principalement par le patronat.

Lors du championnat de 1948-49, il Grande Torino prend rapidement la tête. Le 30 avril 1949, à la 34e journée, il a quatre points d’avance sur l’Inter Milan, placé en deuxième position. Il reste quatre journées à jouer avec huit points en jeu. Les prochains matchs sont prévus à la mi-mai. Le joueur portugais du Benfica, Francisco Perreira, invite alors l’équipe à jouer un match amical à Lisbonne. Il a rencontré les joueurs de Turin lors d’un match amical à Gênes entre le Portugal et l’Italie et s’est lié d’amitié avec le capitaine, Valentino Mazzola. Les Turinois acceptent et jouent le 3 mai au Stade National de Lisbonne. Les Portugais l’emportent 4 à 3. Le 4 mai, les Turinois sur le chemin du retour font escale à Barcelone où ils déjeunent avec leurs rivaux de Milan qui sont en route pour jouer à Madrid. Ils repartent en début d’après-midi. A 17h05, il Grande Torino est décimé et le football italien décapité.

Dix-huit joueurs trouvent la mort ce jour-là:

  • Valerio Bacigalupo, premier gardien (joueur de la Squadra Azzurra)
  • Aldo Ballarin, défenseur (joueur de la Squadra Azzurra)
  • Dino Ballarin, troisième gardien
  • Émile Bongiorni, attaquant (joueur de l’équipe nationale de France)
  • Eusebio Castigliano, milieu de terrain (joueur de la Squadra Azzurra)
  • Rubens Fadini, milieu de terrain
  • Guglielmo Gabetto, attaquant (joueur de la Squadra Azzurra)
  • Roger Grava, attaquant
  • Giuseppe Grezar, milieu de terrain (joueur de la Squadra Azzurra)
  • Ezio Loik, milieu de terrain (joueur de la Squadra Azzurra)
  • Virgilio Maroso, défenseur (joueur de la Squadra Azzurra)
  • Danilo Martelli, milieu de terrain et attaquant
  • Valentino Mazzola, capitaine, milieu de terrain et attaquant (joueur de la Squadra Azzurra)
  • Romeo Menti, attaquant (joueur de la Squadra Azzurra)
  • Piero Operto, défenseur
  • Franco Ossola, attaquant (joueur de la Squadra Azzurra)
  • Mario Rigamonti, défenseur (joueur de la Squadra Azzurra)
  • Julius Schubert, attaquant (joueur de l’équipe nationale de Tchécoslovaquie)

Les entraîneurs Egri Erbstein et Leslie Lieverley, les dirigeant Arnaldo Agnisetta et Ippolito Civalleri, le masseur Ottavio Cortina, les journalistes sportifs Renato Casalbore (Tuttosport), Luigi Cavallero (La Stampa) et Renato Tossati (Gazzetta del Popolo), ainsi que les quatre membres d’équipage, Pierluigi Meroni, Celeste D’Inca, Cesare Biancardi et Antonio Pangrazi, trouvent la mort à leurs côtés.

L’ancien sélectionneur de l’équipe nationale, Vittorio Pozzo, aurait dû les accompagner en tant que journaliste de La Stampa, mais les dirigeants du Toro avaient choisi Cavallero au dernier moment. C’est Pozzo qui se rendra à Superga pour reconnaître les corps après la catastrophe. Le chroniqueur sportif, Nicolò Carosio, aussi prévu dans le voyage, reste finalement à Turin pour assister à la confirmation de son fils. Le capitaine de l’équipe junior, Luigi Giuliano, quant à lui, est retenu par une grippe. Deux joueurs du club n’ont pas pu participer à cette aventure: le défenseur Sauro Tomà, blessé au ménisque, et le deuxième gardien, Renato Gandolfi, qui avait laissé sa place à Dino Ballarin. Ils seront les seuls survivants de cette équipe mythique.

La tragédie touche le monde entier. Près d’un million de personnes accompagnent le convoi funèbre sur la piazza Castello. Le futur président du Conseil, Giulio Andreotti, alors sous-secrétaire d’Etat, représente le chef du gouvernement italien Alcide De Gasperi. La FIFA impose une minute de silence dans tous les stades le dimanche 7 mai. Et le club argentin River Plate organise plusieurs matchs au profit des veuves et des orphelins. Le choc fut tel que l’année suivante, la Squadra Azzurra se rendra en bateau au Brésil pour participer à la Coupe du monde.

Le 5 mai, la Fédération italienne de football déclare l’AC Torino vainqueur du championnat 1948-49. Mais les matchs continuent. Ce sont les juniors qui se présentent à la place de leurs aînés. Les équipes adverses alignent également leurs juniors. La Primavera del Toro gagne les quatre matchs restants: 2-0 contre la Fiorentina, 4-0 contre la Genoa, 3-2 contre la Sampdoria et 3-0 contre le Palermo. L’AC Torino remporte ainsi son sixième championnat d’Italie.

Malheureusement, le Toro ne se remettra jamais de cette tragédie. Il fera un retour éphémère dans la saison 1975-76 où il obtiendra son septième titre. Il obtiendra encore trois Coupes d’Italie en 1968, en 1971 et en 1993, et gagnera la Coupe Mitropa en 1991. Ce brouillard néfaste de mai 1949 tua non seulement 31 personnes, mais aussi l’avenir radieux d’une équipe de football devenue légendaire.

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