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Le 17 février 1600, sur la grande place de Rome Campo de’ Fiori, à quelques pas du Palais de la Chancellerie qui abrite les services administratifs du Vatican, et devant une foule immense venue célébrer le jubilé, le corps d’un homme se consume lentement sur un bûcher. Il avait été de son vivant un philosophe exceptionnel qui par la seule force de son esprit avait repoussé les limites de l’univers. Mais ce n’est pas pour cette raison que la Curie romaine l’avait livré au bras séculier de l’Inquisition. Son esprit curieux avait remis en question la plupart des dogmes religieux des grandes confessions chrétiennes et il en avait été exclu. C’est l’Eglise catholique qui organisa son procès et le condamna à mort, mais il avait passé une vie d’errance à fuir les persécutions des calvinistes, des luthériens et des anglicans.

Giordano (né Filippo) Bruno naît en janvier 1548 à Nola, près de Naples. Il fait des études classiques et humanistes (langue et grammaire latine, auteurs classiques), puis se rend à l’université de Naples où il étudie la mnémotechnique, art dans lequel il excellera. A l’âge de 17 ans, il entre dans le prestigieux couvent dominicain San Domenico Maggiore à Naples, réputé pour la qualité de ses diplômes, et huit ans plus tard, en 1573, est ordonné prêtre. Il prend alors le prénom de Giordano en hommage à son maître de métaphysique, Giordano Crispo. En 1575, il obtient son diplôme en théologie avec deux thèses sur Thomas d’Aquin et sur Pierre Lombard. Mais il refuse de contraindre sa pensée aux règles imposées par les Frères prêcheurs et montre un penchant à la rebellion contre le carcan théologique. Il lit Érasme, alors banni par le couvent, enlève des murs de sa chambre les images de Marie et des saints pour ne garder qu’un crucifix et défend la théorie hérétique de l’arianisme sur la Trinité chrétienne. Lorsqu’en 1576, il apprend qu’un acte d’accusation d’hérésie a été dressé contre lui à Naples, il s’enfuit.

L’éternel poursuivi
Pendant deux ans, il parcourt l’Italie à la recherche d’un refuge. Il se rend d’abord à Rome, au couvent dominicain de Santa Maria sopra Minerva, mais ses supérieurs apprennent que des écrits interdits ont été découverts dans sa chambre à Naples. Il abandonne alors son habit dominicain et se rend à Gênes, à l’église de Santa Maria di Castello, puis à Noli où il enseigne la grammaire à des enfants. Il part ensuite à Savonna et à Turin. Comme il ne trouve pas de travail, il se rend à Venise où il écrit son premier livre, aujourd’hui perdu, De’ segni de’ tempi. L’épidémie de peste le contraint à se réfugier à Padoue, puis à Bergame. En 1578, il décide de se rendre dans le royaume de Savoie, à Chambéry. De là, en 1579, il part dans la Genève calviniste.

L’excommunication chez les calvinistes
Par simulation ou par conviction, Bruno adhère au calvinisme. Grâce au marquis napolitain Galeazzo Caracciolo, réfugié protestant qui avait fondé la communauté évangélique italienne, il trouve d’abord un travail de correcteur d’épreuves. Le 20 mai 1579, il s’inscrit à l’université comme « Filippo Bruno, professeur de théologie sacrée ». Mais il entre rapidement en conflit avec les autorités religieuses: en août, il critique le travail du professeur de philosophie, Antoine de la Faye, qu’il accuse de proférer des âneries aristotéliciennes. En plus, il traite les pasteurs calvinistes de « pédagogues ». Convoqué devant le Consistoire pour y être jugé, il se rétracte et n’est condamné qu’à l’interdiction de prendre part à la cérémonie de la sainte cène, l’équivalent protestant de l’excommunication catholique.

Une paix relative
Il quitte alors Genève, se rend d’abord à Lyon, puis dans la très catholique Toulouse où il obtient le titre de magister artium et la fonction de professeur ordinaire. Il essaie de revenir au sein de la religion catholique, mais le prêtre jésuite auquel il s’adresse lui refuse l’absolution. En 1581, lorsque les conflits entre catholiques et huguenots menacent d’enflammer les passions dans la ville, il part pour Paris, où il est très favorablement accueilli par le roi Henri III qui cherche à en finir avec les guerres de religion et qui est impressionné par sa mémoire prodigieuse. Bruno est mandé par le roi pour prouver que ses dons ne sont pas magiques et découlent d’une connaissance organisée. A la suite de cet entretien, Henri III accorde à Bruno le droit de publier ses travaux sur la mnémotechnique et le nomme lecteur royal à la Sorbonne. Pendant trois ans, Bruno connait une paix relative.

Son ouvrage, De umbris idearum, dédié à Henri III, est composé de deux parties. La première, théorique et divisée en deux chapitres, analyse la manière dont l’intellect perçoit les ombres et identifie l’ordre de l’univers selon le modèle platonicien; la deuxième, plus pratique, constitue un traité de mnémotechnique. Il publie deux autres ouvrages sur le même sujet: Cantus Circaeus et Ars Memoriae.

Le séjour en Angleterre
En 1583, sentant que la « paix » relative entre catholiques et réformés se détériore, il part en Angleterre avec une lettre de recommandation d’Henri III comme invité de l’ambassadeur de France, Michel de Castelnau Mauvissière. Il se rend à Oxford pour essayer d’obtenir une place de professeur, mais se dispute avec John Underhill, recteur du Lincoln College et futur évêque d’Oxford, et avec George Abbot, futur archevêque de Canterbury. Abbot se moquera de lui en disant: « il soutient la théorie de Copernic comme quoi la Terre tourne et les cieux sont immobiles, alors qu’en réalité, c’est sa tête qui tourne et son cerveau qui ne reste pas immobile. »

Bruno aurait certainement fini en prison sans la lettre de recommandation d’Henri III qui lui permit une véritable liberté d’expression dans un pays où il n’était plus le bienvenu. De retour à Londres et sous la protection du seigneur de la Mauvissière, il écrit ses ouvrages les plus importants et les plus controversés sur l’astronomie, – La Cena de le Ceneri, – De la causa, principio et uno, – De l’infinito, universo e mondi, – Spaccio de la bestia trionfante, – Cabala del cavallo Pegaseo et – De gli eroici furori.

La cosmologie selon Bruno
Dans ces ouvrages, Bruno développe sa philosophie de la cosmologie. Reprenant la théorie de Copernic, il soutient que la Terre tourne autour du Soleil et que l’apparente rotation quotidienne des cieux est causée par le rotation de la Terre autour de son axe. Mais il va plus loin que ses contemporains en imaginant un univers infini. Selon lui, l’univers reflète, dans sa propre infinité, l’infinité de Dieu. De plus, il affirme que dans un univers infini, il ne peut pas y avoir de centre et que les étoiles dans le ciel, en conséquence, sont en réalité d’autres soleils comme le nôtre, autour desquels d’autres planètes tournent. Non seulement, il ne croit pas que la Terre soit le centre de l’univers, mais il en chasse également le Soleil. Il abandonne ainsi l’idée d’un univers hiérarchisé. La Terre et le Soleil ne sont que des corps célestes parmi d’autres et Dieu est aussi présent sur la Terre que dans l’ensemble de l’univers. Sa cosmologie est marquée par l’infini, l’homogénéité et l’isotropie, avec des systèmes planétaires répartis uniformément partout.

Cette philosophie s’oppose en tous points aux enseignements chrétiens de l’époque basés sur une humanité unique et une Terre immobile au centre d’un monde clos, fini et hiérarchisé. Le monde n’est pas encore prêt à l’accepter. En plus, Bruno ne vérifie pas ses théories scientifiquement. Elles viennent uniquement de son intiution et de sa faculté à comprendre l’univers qui l’entoure. Il faudra attendre les théories d’Isaac Newton pour qu’elles soient reconnues. Il est à noter que c’est certainement cette croyance en un monde infini qui incitera Bruno à devenir panthéiste. Si Dieu est infini et si l’univers l’est également, alors Dieu et l’univers ne sont qu’une seule et même chose. Dieu n’est donc pas une divinité céleste distante, mais est présent dans chaque être vivant.

En octobre 1585, l’ambassadeur de Castelnau est rappelé à Paris et Bruno se retrouve sans protection en Angleterre. Il rentre à Paris, mais le climat politique est à l’orage et une nouvelle guerre de religion se prépare. En plus, ses écrits révolutionnaires lui ont fait perdre les faveurs d’Henri III.

L’Allemagne et les luthériens
Il part donc en Allemagne, d’abord à Marbourg, puis à Wittenberg, où il devient lecteur à l’université entre 1586 et 1588. Il s’intègre très bien parmi les luthériens, probablement par opportunisme. Sous la pression des calvinistes, il est obligé de partir et il prend la route de Prague où il espère trouver protection auprès de l’empereur Rodolphe II. Celui-ci l’autorise à rester, mais ne lui accorde qu’une bourse, sans lui offrir de position à l’université. Bruno retourne donc en Allemagne, à Helmstedt où il se présente comme un étranger et un exilé. Quelques semaines plus tard, il apprend que le théologien luthérien Heinrich Boethius l’a excommunié, sans qu’il en sache les raisons, ni qu’il puisse se défendre. Bruno a donc réussi à récolter les excommunications des trois plus grandes confessions du continent. Il n’est cependant pas chassé de la ville, où il reste jusqu’en avril 1590, date à laquelle il part pour Francfort. Les autorités laïques l’en chassent le jour même de son arrivée, mais il trouve refuge au couvent des Carmélites où il reste le temps d’organiser sa philosophie. Il écrit quatre ouvrages: De innumerabilibus, immenso, et infigurabili (sur la cosmographie), De monade numero et figura (sur les nombres et les figures géométriques), De triplici minimo et mensura (sur l’infiniment petit), De imaginum, signorum et idearum compositione (sur le système mnémotechnique).

Le retour en Italie et l’arrestation
En 1591, il est invité à se rendre à Venise chez un jeune patricien, Giovanni Mocenigo, qui désire apprendre l’art mnémotechnique. Bruno accepte. Est-il fatigué après seize ans d’errance sur les routes? Sous-estime-t-il le pouvoir des catholiques qu’il croit affaiblis par la progression des protestants? Toujours est-il que quelques mois après son arrivée, il se dispute avec son hôte qui le dénonce à l’Inquisition vénitienne. Le 23 mai 1592, il est arrêté et écroué à la prison de San Domenico di Castello.

Les charges sont nombreuses: blasphème contre le Christ, mépris de la religion, non croyance en la Trinité divine et en la transsubstantiation, croyance en l’infinité de l’univers et en la pluralité des mondes, pratique des arts magiques, croyance en la métempsycose, profanation du culte de Marie, négation de la virginité de Marie et de la punition divine. Bruno sait que sa vie est en jeu, mais il se sait plus intelligent que les inquisiteurs. Il se doute que ces derniers n’ont pas lu la totalité de ses écrits et il argumente sur le rôle du philosophe dont les conclusions peuvent sembler incompatibles avec les questions de foi sans pour autant être hérétiques. Il conclut en demandant pardon pour les fautes commises et se dit prêt à rétracter tout ce qui est contraire à la doctrine de l’Eglise.

Mais c’est trop tard. Rome, qui a appris son emprisonnement à Venise, le réclame. Le pape Clément VIII intervient personnellement auprès du Doge et les Vénitiens, normalement très rétifs aux ingérences pontificales sur leur territoire, sont obligés d’accepter son extradition.

Le procès à Rome
De nouveaux chefs d’accusation sont ajoutés. Bruno admet certaines erreurs d’appréciation, nie les blasphèmes et maintient l’essentiel de sa pensée. L’instruction dure sept ans, interrompue une première fois en 1594, en raison de nombreuses autres arrestations qui accaparent le temps des inquisiteurs, une deuxième fois en 1596, afin de donner le temps à la censure ecclésiastique de lire l’ensemble de ses écrits, et une dernière fois en 1598 en raison de l’absence de Clément VIII qui désire suivre personnellement les procédures. Dès 1597, les interrogatoires se font plus durs et Bruno est soumis à la torture.

A partir de 1599, il est interrogé par le cardinal inquisiteur Roberto Bellarmino qui exige que Bruno se rétracte sur huit points concernant sa théorie sur la cosmologie. Bruno tergiverse, émet des regrets, demande pardon et prie le Pape de le gracier. Mais ce n’est pas ce que veut l’intransigeant cardinal. Il le somme de renier tout ce qu’il a dit ou écrit. Il lui donne quarante jours pour se présenter à genoux et abjurer la totalité de ses idées. Bruno hésite, mais conscient qu’il ne lui reste plus aucune échappatoire et convaincu de l’inutilité de continuer à dissimuler ses idées, il déclare le 21 décembre:  » Je ne crains rien et je ne rétracte rien, il n’y a rien à rétracter et je ne sais pas ce que j’aurais à rétracter. » Son sort est scellé. Le 8 janvier 1600, ses juges lui lisent sa condamnation: il est déclaré hérétique et, en conséquence, sera remis au bras séculier afin d’être brûlé vif. Ses livres seront détruits publiquement et mis à l’index. Bruno leur répondra: « Maiori forsan cum timore sententiam in me fertis quam ego accipiam. » (Vous éprouvez sans doute plus de crainte à rendre cette condamnation que moi à la recevoir.)

Réactions de l’Eglise
L’Eglise ne reviendra que rarement sur ce procès. En 1942, le cardinal Giovanni Mercati affirmera que l’Eglise était parfaitement justifiée d’avoir condamné Bruno. Lors du 400e anniversaire de sa mort, le cardinal Angelo Sodano déclarera que ce fut un triste épisode de l’histoire chrétienne, mais il défendra les inquisiteurs, maintenant « qu’ils avaient le désir de servir la liberté et de promouvoir le bien commun, et qu’ils ont fait tout leur possible pour sauver sa vie. » Le cardinal inquisiteur Bellarmino sera canonisé en 1930 et recevra le titre de « docteur de l’Eglise » en 1931. Mais curieusement, lorsqu’il est question de son rôle dans le procès de Bruno, ou dans l’instruction contre Galilée, les ecclésiastiques ne se réfèrent pas à lui en tant que San Roberto Bellarmino, mais s’en tiennent au titre de cardinal Bellarmino.

Le 9 juin 1889, une statue, exécutée par Ettore Ferrari, fut érigée à la mémoire du philosophe à l’emplacement où le bûcher avait été dressé. L’Eglise s’y était farouchement opposée, mais le conseil municipal avait finalement donné son accord. Le pape Léon XIII, qui avait menacé de quitter Rome, resta toute la journée à genoux devant la statue de saint Pierre, en priant contre « la lutte à outrance contre la religion catholique ». On dit que ce jour-là, le Pape souffrit plus que lors de la perte des Etats pontificaux.

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