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Giovanni Falcone et Paolo Borsellino sont deux juges italiens qui eurent des destins et des morts parallèles. Tous deux sont nés dans le quartier de la Kalsa à Palerme, à quelques mois de différence, de familles de classe moyenne: le père de Falcone était directeur d’un laboratoire de chimie, alors que le père de Borsellino était pharmacien. Ils jouent au football ensemble et fréquentent les mêmes amis qui, eux, deviendront des mafiosi. Les deux amis se perdent de vue lorsque la famille de Borsellino déménage, mais ils se retrouvent à l’université de Palerme, en faculté de droit. Leurs opinions politiques divergent: Falcone s’éloigne du milieu conservateur catholique de ses parents et se rapproche des communistes; Borsellino a des sympathies pour la droite et s’inscrit au Fronte Universitario d’Azione Nazionale (FUAN), une organisation universitaire affiliée au parti neo-fasciste Movimento Sociale Italiano. Pourtant, aucun ne s’inscrira à un parti politique. A la fin de leurs études, en 1961 et 1962, tous les deux décident d’entrer dans la magistrature.

Giovanni Falcone – È il mio destino prendermi una pallottola dalla mafia un giorno. L’unica cosa che non so è quando.

Falcone finit ses études en 1964 et devient procureur adjoint au tribunal de Trapani. En 1978, il est transféré à Palerme où il devient juge d’instruction au bureau du procureur. Le bureau des enquêtes judiciaires subit une lourde perte lorsque son directeur, Cesare Terranova, est assassiné en septembre 1979, deux mois après l’assassinat de Boris Giuliano, le chef de la police judiciaire. Le bureau est alors mis sous la direction du procureur Rocco Chinnici et devient un exemple novateur de l’organisation judiciaire. Lorsque le successeur de Giuliano, Emanuele Basile, est également abattu en mai 1980, dans le cadre d’une enquête sur un trafic d’héroïne entre la Sicile et les Etats-Unis, le juge Gaetano Costa signe 55 mandats d’arrêts et nomme Falcone à la tête de l’enquête, une des plus grosses opérations antimafia depuis plus de dix ans. Le juge Costa payera de sa vie son courage, car il sera assassiné en août 1980.

Dans le cadre de son enquête, Falcone met en place une technique d’investigation nouvelle qui consiste à suivre “the money trail” de l’héroïne pour construire son dossier. Il est parmi les premiers magistrats siciliens à établir des relations avec ses collègues à l’étranger, développant une compréhension globale du trafic de drogue, tout en soulignant les moyens dérisoires des juges d’instruction siciliens. Il apprend ainsi que les chimistes de la French Connection ont déménagé leurs laboratoires de Marseille en Sicile. En décembre 1980, il se rend aux Etats-Unis où il rencontre Victor Rocco, le responsable de l’enquête sur le territoire américain, et établit avec le Département de la Justice américain une des plus grandes opérations internationales de police. Son enquête l’emmène en Turquie, une place tournante importante de morphine; en Suisse, où il traque les transferts et les dépôts; et à Naples où les réseaux de contrebande de cigarettes se sont reconvertis dans le trafic d’héroïne. A la fin de 1981, le procès se termine sur 74 condamnations, basées sur les dossiers de Falcone et prouvant que la Sicile avait remplacé la France comme port d’expédition européen de l’héroïne aux Etats-Unis.

Les années qui suivent voient l’ascension des Corleone et une guerre sans merci entre les gangs, mais aussi avec les forces de l’ordre. Ainsi, Pio La Torre est abattu par la Mafia en avril 1982 après avoir introduit une loi qui créait un nouveau type de crime dans le système judiciaire italien – conspiration mafieuse; le général Carlo Alberto Dalla Chiesa, nouvellement nommé préfet de Palerme avec pour objectif la lutte contre la Mafia, est éliminé cent jours après son arrivée, en septembre 1982 ; et Rocco Chinnici, qui avait remplacé Terranova, est à son tour assassiné en juillet 1983.

Le successeur de Chinnici, Antonino Caponnetto, reprend son idée d’organiser le Pool antimafia, composé de quelques juges incorruptibles et soudés travaillant à plein temps sur les activités et la structure de la Mafia et dont la compréhension du milieu se révèlera cruciale dans les années à venir. Mais l’innovation la plus importante était que les juges assumaient une responsabilité collective dans le processus d’instruction et que les mandats d’arrêt devaient être signés par tous, afin de leur éviter individuellement des risques comme celui qui avait coûté la vie au juge Costa. Falcone y fut immédiatement incorporé grâce à son expérience, sa réputation et son prestige.

Paolo Borsellino – È normale che esista la paura, in ogni uomo, l’importante è che sia accompagnata dal coraggio.

Pendant ce temps, Borsellino sort de l’école de magistrature en 1965, après avoir été stagiaire au tribunal d’Enna. Il travaille dans plusieurs villes siciliennes, avant d’être transféré à Palerme en 1975. Il rejoint l’équipe de procureurs de Rocco Chinnici et se lie intimement avec lui. Lorsque Terranova est assassiné et que Chinnici le remplace au bureau d’investigations judiciaires, Borsellino le suit et y retrouve son ami Falcone. Début 80, ses enquêtes le mènent à l’arrestation de six membres de la Cosa Nostra. A la mort de Chinnici, lorsque le Pool antimafia est formé par Caponnetto, il y est nommé avec Falcone et les juges Giuseppe Di Lello, Giovanni Barrile et Leonardo Guarnotta.

Le travail du Pool, ainsi que le témoignage d’un ancien chef mafieux devenu un repenti, ont conduit au Maxi-Procès qui s’est tenu, entre février 1986 et décembre 1987, dans un bunker spécialement construit dans l’enceinte de la prison d’Ucciardone à Palerme. Le succès du procès a incité d’autres membres de la Mafia à témoigner contre leur anciens associés. Il y avait en tout 474 accusés, dont 119 allaient être jugés par contumace. 360 ont été condamnés avec un total de 2’665 années de prison. La plupart des témoignages les plus cruciaux provenaient du repenti Tommaso Buscetta, un mafioso arrêté en 1982 au Brésil, où il avait fui deux ans auparavant, pour échapper à une peine de prison pour double meurtre. Il avait perdu de nombreux proches lors des violences du début des années 80 et avait donc décidé de coopérer avec les juges siciliens. Le clan des Corleone le poursuivit dans une féroce vendetta en tuant d’autres de ses proches, et témoigner contre eux était le seul moyen qu’il restait à Buscetta de se venger des meurtres des membres de sa familles et de ses amis. Le procès permit de démanteler un nombre significatif de trafics de drogue organisés par la Mafia, et endommagea fortement les relations entre les familles siciliennes et américaines.

En septembre 1987, lorsque Caponnetto décide de se retirer de la direction du Pool pour raison de santé, il désigne Falcone comme son successeur. Mais le Conseil supérieur de la magistrature nomme à sa place Antonino Meli. Cette décision est prise en raison des années de service de Meli et sans tenir compte de l’expérience de Falcone. Borsellino prend la défense de Falcone et mène une véritable campagne auprès des médias, mais sans succès. Meli prend ses fonctions en janvier 1988 et commence le démantèlement des méthodes instaurées par le Pool. Le 30 juillet, les juges démissionnent et Meli ferme officiellement le Pool.

Un mois plus tard, Falcone a l’amertume de ne pas être nommé Haut-Commissaire de la lutte contre la Mafia. Cependant, il continue à lutter en organisant, entre autres, une opération de démantèlement d’un réseau de drogue international en collaboration avec Rudolph Giuliani, alors procureur de district à New York.

Le 21 juin 1989, Falcone fait l’objet d’un attentat raté pendant ses vacances. “C’est mon destin de prendre une balle de la Mafia, mais je ne sais pas quand”, dira-t-il. Le 23 mai 1992, sur les ordres de Salvatore “Toto” Riina, une demi-tonne de bombes est placée sous la route entre l’aéroport de Palerme et la ville, et les hommes de main de Riina déclenchent à distance l’explosion au moment du passage de la voiture du juge. Giovanni Falcone, sa femme Francesca Morvillo et ses gardes du corps Rocco Dicillo, Antonio Montinaro et Vito Schifani sont tués sur le coup. L’explosion fut telle qu’elle fut enregistrée sur les écrans de surveillance des tremblements de terre. Les Corleone se vengeaient ainsi des condamnations du Maxi-Procès.

Quant à Borsellino, il savait depuis 1991 qu’il était la cible de la Mafia. Le 19 juillet 1992, il est tué dans l’explosion d’une voiture piégée à Palerme, moins de deux mois après la mort de son ami d’enfance. L’explosion tue également les cinq carabiniers composant son escorte: Agostino Catalano, Walter Cosina, Emanuela Loi (première femme carabinier), Vincenzo Li Muli et Claudio Traina.

On tient pour certain que c’est la Mafia qui est à l’origine de ces deux meurtres. Par contre, on ne sait pas dans quelle mesure certains politiciens corrompus ont été impliqués, ni le rôle qu’ont joué les services secrets. Des pièces à conviction disparurent quelques heures avec les attentats et les deux juges travaillaient au moment de leur mort sur des enquêtes de blanchiment d’argent et de corruption.

Tous deux (ainsi que la femme de Falcone, Francesca Morvillo) reçurent la médaille d’or à la valeur civile.

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